TIFF: demander pardon

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À l'extrême gauche de la table de conférence, il y avait Nate Parker, auteur, réalisateur, producteur et principal acteur de The Birth of a Nation, le titre le plus médiatisé du 41e Festival international du film de Toronto - pour des raisons qui ne tiennent pas qu'au cinéma. Et quasi à l'extrême droite, Gabrielle Union, actrice qui incarne une femme violée dans ce film sur une rébellion d'esclaves au début du XIXe siècle.

Un plan de table éloquent. À gauche, un comédien accusé de viol sur un campus universitaire à 19 ans (il a été innocenté, alors que le coscénariste de Birth of a Nation, Jean Celestin, a été reconnu coupable en première instance avant d'être acquitté). À droite, une comédienne violée dans le magasin de chaussures où elle travaillait, pistolet à la tempe, à 19 ans elle aussi.

Entre les deux, une demi-douzaine d'acteurs du film-événement du dernier Festival de Sundance, pour lequel le studio Fox Searchlight a payé une somme record de 17,5 millions de dollars, en nourrissant bien des espoirs d'Oscars. C'était avant que le magazine Variety ne fasse état en août des accusations d'agression sexuelle contre Nate Parker - qui remontent à 1999 - ainsi que du suicide de son accusatrice, en 2012.

La tension était palpable dans cette salle de conférence archicomble, autour d'un doute qui subsiste. Dans le Los Angeles Times il y a 10 jours, Gabrielle Union, qui est la femme de la star de basketball Dwyane Wade, a ajouté sa voix à la polémique en publiant une lettre émouvante où elle revient sur le viol qu'elle a subi, en refusant de balayer les allégations contre Parker du revers de la main.

Depuis le mois d'août, on ne parle que du passé de Nate Parker, plutôt que du legs de Nat Turner, le héros (authentique) de son film, un esclave prédicateur qui a inspiré un des premiers mouvements de révolte noire en Virginie. Hier, à l'occasion d'une conférence de presse de plus d'une heure organisée par Fox Searchlight en marge du TIFF, Nate Parker a préféré éluder les questions insistantes des journalistes plutôt que de crever l'abcès.

«J'en ai parlé avec Gabrielle», a déclaré, sibyllin, le cinéaste de 36 ans à propos de l'éléphant dans la pièce. 

«J'en ai déjà parlé et je suis sûr que j'aurai à en parler de nouveau, mais ceci est un forum pour le film. Et ce film n'a pas été fait par une seule personne.»

À gauche, un homme impassible qui voudrait faire oublier son passé. À droite, une femme résiliente qui ne veut pas laisser oublier le sien. Entre les deux, des artistes pris dans la ligne de feu d'un dialogue de sourds, chargé de sous-entendus. Et devant eux, une centaine de journalistes qui réclament des réponses en vain. Étrange stratégie de communication.

Comme il fallait s'y attendre, l'essentiel sinon l'ensemble de la couverture médiatique de cet événement de presse s'est limité aux tentatives d'esquive et aux réponses évasives de Nate Parker, ainsi qu'aux nombreux paradoxes qu'elles soulèvent.

«Je l'ai souvent dit, la guérison ne peut venir que d'un regard franc sur notre passé; et une injustice, peu importe où elle se trouve, est une injustice pour tous», a notamment déclaré le cinéaste. En parlant du passé esclavagiste américain? Ou de cette nuit où, dans une chambre du campus universitaire de Penn State, en compagnie de son colocataire, la vie d'une femme a basculé?

Bien qu'il ait exprimé des remords sur son «manque d'empathie», Nate Parker n'a pas offert d'excuses formelles à la famille éplorée de la victime de ce drame. «Ceci n'est pas l'histoire de Nate Parker mais celle de Nat Turner», a déclaré la comédienne Penelope Anne Miller, en souhaitant changer le cours de la rencontre de presse. «Il y a l'art et il y a l'artiste. Et ce sont deux choses différentes», a ajouté sa collègue Aunjanue Ellis.

En plus d'avoir écrit, réalisé et produit The... (photo fournie par le tiff) - image 2.0

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En plus d'avoir écrit, réalisé et produit The Birth of a Nation, Nate Parker s'est confié le rôle principal, celui de Nat Turner, esclave à l'origine d'une rébellion.

photo fournie par le tiff

Elles n'ont pas tort. Sauf que la solution n'est certainement pas d'accepter de rencontrer la presse - il a été question que Fox annule tout événement médiatique entourant le film au TIFF - pour ensuite refuser de répondre aux questions. C'est pourtant ce qu'a fait Parker samedi, en mettant un terme à un entretien avec un journaliste de la CBC qui avait osé aborder la controverse.

À mon avis, si l'on parle davantage de Nate Parker que de son film, c'est peut-être que The Birth of a Nation n'est pas une oeuvre aussi exceptionnelle qu'on voudrait nous le faire croire.

Certes très bien reçu par le public du TIFF, qui accueille rarement mal les cinéastes (un trait canadien), The Birth of a Nation, annoncé par certains comme le prochain 12 Years a Slave, n'est pas à la hauteur des espoirs placés en lui. Ni du niveau de la discussion nécessaire qu'il pourrait inspirer sur les conséquences du refus de reconnaître les impacts de l'esclavagisme.

Le titre du premier long métrage de Nate Parker fait bien sûr référence au célèbre film de D.W. Griffith, réalisé en 1915, qui a marqué l'histoire du cinéma autant par ses innovations formelles et techniques que par son discours ouvertement raciste.

Nate Parker a voulu se réapproprier ce titre pour en détourner le sens. L'intention est bonne. Le film, beaucoup moins. On ne peut rester insensible au destin de ce Nat Turner, jeune homme qui s'est inspiré des écrits bibliques et de l'indignation de son peuple pour l'appeler à se soulever. Mais on peut se demander si, à force d'insister sur le pathos - violons à l'appui -, Nate Parker ne sacrifie pas une émotion plus sincère.

Malgré toutes ses qualités d'ordre mémoriel, The Birth of a Nation reste une histoire de vengeance sanglante, qui cherche une justification dans la religion. Django Unchained de Tarantino, sans le second degré, drapé dans une morale chrétienne de l'Ancien Testament. Oeil pour oeil, dent pour dent. «In God We Trust» ainsi que le deuxième amendement de la Constitution. Joli cocktail.

Nate Parker, qui a grandi à quelques dizaines de kilomètres des champs de coton où Nat Turner a fomenté sa rébellion, parle de son film comme s'il s'était senti investi d'une mission quasi messianique. Ce n'est pas pour rien qu'il apparaît, à la toute fin, dans une scène rappelant la Crucifixion. «Ce que j'ai écrit a été inspiré par ma foi chrétienne, a-t-il précisé hier. Avec la foi et Dieu, personne ne fait les choses par lui-même.»

Il serait peut-être temps, désormais, qu'il s'intéresse aux passages de la Bible sur le pardon.

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