Berlinale: un Philippin présente un film de plus de huit heures

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Lav Diaz

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Joel Guinto
Agence France-Presse
Manille

Huit heures de noir et blanc sur un moment de l'histoire tourmentée de son archipel, c'est long. Mais, tout à sa quête de «l'identité philippine», le cinéaste Lav Diaz assume d'être exigeant envers son public en bousculant les codes.

Considéré comme le père idéologique du nouveau cinéma philippin, le réalisateur militant de 57 ans présente jeudi à la Berlinale Hele Sa Hiwagang Hapis (Une berceuse au mystère douloureux).

Jamais en 66 ans, le festival allemand n'avait mis en lice pour l'Ours d'or une oeuvre d'un tel format. Lav Diaz, lui, tient à ce que le public éprouve les émotions des personnages.

«Le réalisateur ne doit pas souffrir seul. Je veux que le soi-disant spectateur lutte à mes côtés», confie-t-il lors d'un entretien dans son étroit appartement de Manille.

Diaz est un habitué des festivals comme des (très) longs métrages. En 2014, il avait remporté à Locarno le Léopard d'or avec Mula sa kung ano ang noon (From What Is Before, cinq heures et demie).

La Berceuse, elle, est une immersion dans l'histoire - déjà - tumultueuse des Philippines à la fin du XIXe siècle, au tournant des colonisations espagnole et américaine.

Le film raconte la longue quête de Gregoria de Jesus - une des rares femmes leader de la résistance aux forces espagnoles - pour retrouver le corps de son époux Andres Bonifacio, exécuté à 33 ans en 1897 dans la montagne par une faction rivale.

Arracher le Philippin à son sort

À l'appui de son récit, Diaz convoque des figures légendaires comme le géant Bernardo Carpio qui retient les montagnes ou le monstre «tikbalang», corps humain et tête de cheval.

En toile de fond, l'oeuvre du héros de l'émancipation philippine, José Rizal, fusillé à 35 ans à Manille en 1896.

«J'ai entremêlé toutes ces influences pour faire ce film qui est une quête de l'identité philippine.»

Dans la présentation d'une rétrospective qu'il lui consacrait à Paris à l'automne, le Jeu de Paume expliquait que Diaz signait «des films qui arrachent le cinéma aux contraintes de l'industrie, et l'individu philippin à son sort tragique (...) emblématique de la condition postcoloniale».

«Les Philippines ont subi trois siècles de domination espagnole, cinq décennies de tutelle américaine, une occupation japonaise et la loi martiale du régime de Marcos, que Lav Diaz considère comme le quatrième cataclysme de l'histoire du pays, par ailleurs continuellement soumis aux catastrophes naturelles», rappelait le Jeu de Paume.

«Je ne fais pas de films pour le marché, je veux servir mon pays», assure Diaz, dont l'ambition est de libérer le cinéma des conventions.

«Mes films ne sont pas trop longs, ils sont libres», sourit le réalisateur aux longs cheveux grisonnants retenus en queue de cheval. «Toute forme de cinéma est valide, mais le cinéma lent et méditatif favorise l'immersion.»

Magnanimes, les organisateurs de la Berlinale prévoient un entracte.

«Je comprends les besoins du corps. Vous devez déféquer ou uriner? Vous êtes libres. Vous pouvez rentrer chez vous, «baiser» votre femme ou vous marier, quand vous reviendrez, le film se poursuivra, comme la vie», explique-t-il.

«Le cinéma parle de la vie.»

«Pourquoi est-elle pauvre?»

Ses influences plongent forcément dans sa jeunesse chahutée à Datu Paglas, localité du Sud en proie à des affrontements entre rebelles musulmans et milices chrétiennes.

Ses parents, des enseignants qu'il qualifie avec admiration de «socialistes», s'étaient extirpés de leur vie paisible dans le Nord pour apprendre à lire et écrire aux enfants de la guerre.

Dans les années 1960, il montait à la ville en bus avec son père pour voir les films de Fernando Poe Jr, l'acteur le plus populaire du pays.

Quand leur maison a été rasée par les combats, la famille s'est réfugiée dans une enclave sûre et Diaz est parti étudier l'économie à Manille. Les petits boulots alimentaires pour nourrir sa femme et ses trois enfants ne l'ont jamais détourné de sa passion: le cinéma.

L'histoire et les injustices sociales sont une constante de ses films. Mais, assure-t-il, l'inspiration frappe n'importe quand.

La Berceuse vient d'une visite à la Bibliothèque nationale en 1997, quand il est tombé sur la relation manuscrite de Gregoria de Jesus de ses 30 jours de quête.

Pour son prochain film, la muse est peut-être sous ses fenêtres.

«Vous voyez cette fille?» interroge-t-il en montrant une mendiante devant un centre commercial. «Pourquoi est-elle pauvre? Pourquoi la société permet-elle qu'elle le soit?»

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