Le beau genre de Robin Aubert

On est tanné de le dire, Robin Aubert... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

Agrandir

On est tanné de le dire, Robin Aubert le premier, mais le cinéma d'horreur a toujours eu de la difficulté à se faire prendre au sérieux au Québec. «Il faut que tu aies la couenne dure, on t'attend avec une brique et un fanal», confirme-t-il.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Oui, Les affamés est un film de genre. Un film de zombies, «made in Québec» (une rareté). Mais c'est beaucoup plus que ça. C'est à la fois une audace personnelle, un film d'auteur bourré de références et de poésie, une affaire de famille et d'amis, voire une déclaration d'amour. Portrait de Robin Aubert, cet insaisissable créateur à fleur de peau.

Robin Aubert n'en revient pas encore d'avoir remporté le Prix du meilleur long métrage canadien au récent Festival international du film de Toronto (TIFF), où le jury a vu dans Les affamés «quelque chose comme une révélation».

«Je m'attendais à passer dans le beurre, confie le réalisateur, un peu en décalage horaire, venant de présenter Les affamés à Sitges, en Catalogne. Je ne suis pas un gros nom, je fais des films aux cinq ans, alors ça m'a vraiment surpris. La salle était pleine. Les réactions étaient chaudes. Mais de gagner le prix pour un film comme ça, c'est incompréhensible. Je ne comprends pas ! En même temps, ça peut changer la perception.»

On est tanné de le dire, Robin Aubert le premier, mais le cinéma d'horreur a toujours eu de la difficulté à se faire prendre au sérieux au Québec. «Il faut que tu aies la couenne dure, on t'attend avec une brique et un fanal», confirme-t-il.

Bref, cela a pris des années avant que Les affamés voie le jour, malgré la rumeur d'un excellent scénario qui courait dans le milieu. Mais il y a un public pour ça, ici comme à l'étranger, et, rappelons-le, à peu près tous les pays ont leurs films de zombies (même Cuba, avec Juan of the Dead!).

Avec Les affamés, Robin Aubert vient de placer le Québec dans la grande constellation zombiesque mondiale et les invitations commencent à pleuvoir.

Il le sait, que le film d'horreur a un circuit, puisque Saint-Martyr-des-Damnés, son premier long métrage assez-fucké-merci, réalisé en 2005, l'a fait voyager. Depuis, il est passé par le documentaire-fiction (À quelle heure le train pour nulle part, Tuktuq), a joué un peu dans les films des autres, et a bouleversé bien du monde avec À l'origine d'un cri.

D'ailleurs, beaucoup ont été étonnés qu'il retourne au cinéma d'horreur après ce film. «Mais est-ce qu'on fait ce qu'on veut dans la vie ou ce que les autres veulent qu'on fasse?», demande-t-il, bien conscient que sa carrière de cinéaste et d'acteur n'est pas facile à suivre. 

«Beaucoup de personnes m'ont demandé ce que j'allais faire là après À l'origine d'un cri. C'est l'envers de la médaille. En faisant des films aussi différents, tu ne trouves pas ton réseau. D'amis, de cinéastes, de programmateurs de festivals. À l'origine d'un cri, il fallait que je le fasse comme cinéaste et comme personne. Pour devenir un meilleur cinéaste et une meilleure personne. Je ne sais pas si c'est une parenthèse. À un moment donné, comme auteur, tu as besoin de tuer tes démons. J'ai fait la paix avec certains fantômes. Ceci dit, il y a beaucoup de "genre" dans ce film, c'est très fantastique, fantomatique, il y a une prémisse des Affamés là-dedans.»

Le messie de Ham-Nord

Comme pour Saint-Martyrs-des-Damnés, Robin Aubert a tourné Les affamés à Ham-Nord, son coin de pays. À l'écran, ce sont ses terres, ses chevaux, sa forêt que nous voyons, insérés dans une histoire apocalyptique, une fable teintée d'humour noir, où différents personnages doivent survivre alors qu'une épidémie transforme les êtres humains en «affamés». Tous les figurants zombies sont des proches d'Aubert.

«Ce sont mes soeurs, mon frère, mon neveu, mon cousin, mon meilleur chum, mes amis d'enfance, énumère-t-il. Et même si je les fais tous tuer, bizarrement, c'est une manière de leur dire que je les aime. C'était important pour moi de tourner dans mon village. Pour faire participer le monde, pour faire rouler l'économie, mais aussi pour la beauté. C'est bucolique, chez nous. C'est tellement beau, c'est quasiment pas vrai. Il y a un côté épeurant dans le beau.» 

Pour les comédiens, qui ont surtout tourné en plein air, ce territoire fiché dans le coeur de Robin est devenu un personnage en soi du film.

«Tu devrais intituler ton article "Le Messie de Ham-Nord. Mais c'est un gars très humble, qui doute sans arrêt. Au final, son "être" nous a "splashé" dessus, on a tous été baignés du Messie de Ham-Nord!», indique Marc-André Grondin, qui joue Bonin, l'un des rôles principaux.

Ce qui est plutôt drôle, puisque dans la liste de ses premières peurs au cinéma, nous confie Aubert, il y a le Jésus de Nazareth de Zeffirelli. «J'en faisais des cauchemars, j'avais tellement peur qu'il apparaisse au pied de mon lit avec ses mains pleines de sang!»

Aubert et les femmes

Un aspect des Affamés a frappé les festivaliers au TIFF, et c'est le fort casting féminin du film, majoritaire, des femmes de 7 à 77 ans, toutes «badass» à leur manière.

«C'est un film qui ressemble beaucoup à Robin», note Brigitte Poupart, qui incarne Céline, le personnage le plus violent, et pour qui Robin est un vieil ami.

«Pour moi, et ce n'est pas négatif, on vit dans une société matriarcale, et on sait très bien que s'il arrive quelque chose de grave, les femmes sont capables de prendre des décisions de survie, autant que les hommes. On ne va pas se rouler en petite boule. Je trouve ça intéressant parce que pour [Robin], c'est ça, la société québécoise, c'est comme ça que les femmes réagiraient dans un cas extrême.»

«Robin, c'est une espèce de sauvage avec une âme de poète. C'est un mélange de brut et de finesse, quelqu'un de très délicat, mais qui ne mâche pas ses mots», estime l'actrice Micheline Lanctôt.

Robin Aubert l'a souvent répété, il a grandi entouré de femmes, et il estime que ce sont elles qui ont fait de lui quelqu'un «d'à peu près sain». Dès qu'on évoque ce sujet, sa voix s'étrangle, les larmes lui viennent aux yeux et il s'excuse.

«Dans ma vie, dans ma carrière, les femmes m'ont toujours aidé. Ça a toujours été les femmes. Certaines que je connais, s'il arrivait quelque chose comme dans mon film, deviendraient comme le personnage de Brigitte. On m'a dit souvent que je semblais écrire beaucoup pour les hommes, mais c'est peut-être parce qu'ils me sont plus étrangers que les femmes. J'avais le goût de tourner avec elles, j'étais rendu là, ça s'est fait naturellement.»

Question de nature

La nature est magnifiquement filmée dans Les affamés. Robin Aubert a d'ailleurs écrit son scénario alors qu'il était tout seul dans l'immensité du Nunavik pour le tournage de Tuktuq.

«Un zombie, ça me fait peur, mais un humain, ça me fait crissement peur. En fait, je voulais parler du rapport qu'on n'a plus avec la nature. On est en train de l'abuser et de l'abuser, et à un moment donné, ça va revirer. Un peu comme pour [Harvey] Weinstein. Abuse, abuse, abuse, mais ça va te revenir dans le nez.»

On comprend bien que Les affamés, c'est un peu plus qu'un simple film de zombies.




Les plus populaires : Cinéma

Tous les plus populaires de la section Cinéma
sur Lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer