Lyse Lafontaine: la missionnaire aventurière du cinéma

La productrice Lyse Lafontaine sera honorée, ce soir,... (Photo François Roy, La Presse)

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La productrice Lyse Lafontaine sera honorée, ce soir, lors du Gala des artisans Québec Cinéma diffusé sur ARTV.

Photo François Roy, La Presse

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Parmi ses nombreux souvenirs de tournage, la productrice Lyse Lafontaine a gardé précieusement une lettre. Elle avait été glissée sous sa porte de chambre dans un hôtel de Taormine, en Italie. « Merci pour ton incompétence de femme d'affaires qui te donne toute la folie et la tendresse dont on a eu besoin pour faire ce film ensemble », lui a écrit le cinéaste Jean-Claude Lauzon.

C'était quelques jours avant la fin du tournage italien de Léolo. Des scènes de marché et d'étals de tomates restaient à tourner. Mais pour Lauzon, ces scènes jugées insignifiantes pouvaient très bien être tournées par un autre que lui. Il avait donc plié bagage sans même en avertir sa productrice, mais en lui laissant cette lettre qu'elle a gardée précieusement dans une boîte, sans doute parce qu'elle lui renvoie une image d'elle-même qui lui plaît et qui contredit le cliché du producteur obsédé par les chiffres et grand castrateur de créativité.

Le tournage de Léolo ne fut pas de tout repos. Lauzon, qui a péri dans un accident d'avion en 1997, était un créateur doué doublé d'un caractériel avancé qui lui en a fait voir de toutes les couleurs. Pourtant, si c'était à refaire, elle referait tout de la même manière.

UN PENCHANT POUR LES MARGINAUX

De ce que je connais de Lyse Lafontaine, à qui le milieu du cinéma rend hommage ce soir dans le cadre du Gala des artisans Québec Cinéma diffusé sur ARTV, elle a toujours eu un penchant pour les marginaux et les flyés. Entre un cinéaste doué, mais un peu fou, et un autre moins doué, mais plus équilibré, elle choisira toujours le plus fou. Aussi n'est-il pas étonnant qu'après avoir produit Lauzon, elle ait enchaîné des années plus tard avec son héritier involontaire : Xavier Dolan, dont elle a produit Laurence Anyways, Tom à la ferme et, tout dernièrement, The Death and Life of John F. Donovan.

Le jour de notre rencontre à L'Express, Lyse Lafontaine portait une veste en jeans Versace frappée de têtes de mort stylisées. Ce n'était pas une tenue de femme d'affaires, mais une tenue à l'image rebelle d'une productrice un peu « badass » qui a vécu pour 10, et à qui on donne au moins 15 ans de moins que ses 75 ans.

« La vieillesse, ça ne me dérangerait pas trop si ça s'arrêtait aujourd'hui. Malheureusement, ça ne s'arrête pas, mais bon, tant que je suis autonome, ça va », me lance-t-elle avec une pointe d'ironie dans ses yeux bleus.

Le milieu du cinéma d'ici a rendu hommage à des réalisateurs, à des acteurs et à quelques producteurs. Lyse Lafontaine est la première productrice à qui revient cet honneur. En parcourant son curriculum vitae, on comprend vite pourquoi. Lyse Lafontaine est un peu comme la Forrest Gump du cinéma d'ici. Elle semble avoir été partout dans les moments les plus marquants de notre histoire culturelle et cinématographique : à la Maison du pêcheur avant la crise d'Octobre avec Stéphane Venne, son mari de l'époque, à Val-d'Or pendant le tournage apocalyptique du Bulldozer de Pierre Harel, dans les coulisses du groupe Offenbach dont elle fut la gérante pendant une année en 1972.

L'année suivante, en 1973, la fille de Gaston Lafontaine (journaliste à La Presse et au Nouveau Journal) est entrée de plain-pied dans le cinéma comme régisseuse sur le plateau de Duddy Kravitz réalisé par Ted Kotcheff. C'est là qu'elle a rencontré son deuxième mari : un directeur photo britannique avec lequel elle est partie vivre aux Bahamas pendant deux ans. Puis retour au pays où elle a été régisseuse sur une série hétéroclite de projets : Panique de Jean-Claude Lord, le film olympique avec Jean-Claude Labrecque, Le sauvage de Jean-Pierre Rappeneau. Elle est montée en grade dans les années 80, devenant directrice de production, notamment pour Les Productions du Verseau, mais toujours en maintenant en elle une moitié d'aventurière et une moitié de missionnaire. « Jeune, je ne rêvais pas de faire du cinéma, je rêvais d'être médecin ou missionnaire en Afrique. C'est bien pour dire », ironise-t-elle.

Elle se souvient avec nostalgie du tournage du Déclin de l'empire américain. C'est elle qui avait déniché la maison du politicologue Daniel Latouche à Magog.

« Dans ce temps-là, quand je faisais du repérage, je me promenais sans cellulaire avec mes 10 cennes pour les téléphones publics. » 

« Mais ce fut un tournage de rêve. Il a fait beau tout l'été. On vivait tous à Magog sans se douter qu'on était en train de tourner un film qui allait faire époque. »

- Lyse Lafontaine, à propos du tournage du Déclin de l'empire américain

Plusieurs fois, elle a gravi les marches à Cannes, mais le soir le plus pénible fut sans doute celui où Léolo, pourtant favori chez les journalistes, a été ignoré par le jury.

« Pour Lauzon, ce fut la grande déception de sa vie. Au lieu de venir à la réception privée sur un yacht avec nous après la cérémonie, il nous a plantés là. Je me suis retrouvée sur le yacht avec Ginette [Reno] et Pierre [Bourgault]. On a tous les trois braillé pendant cinq minutes et puis on s'est mis à chanter des chansons à répondre. Les Français n'en revenaient pas. "Ça, c'est la santé", qu'ils ont dit. »

Comme productrice, Lyse Lafontaine a toujours eu un penchant pour le cinéma d'auteur : celui d'Arcand, de Lauzon, mais aussi de Léa Pool, de Carole Laure et de Robert Favreau. « J'aime les créateurs et je les comprends, dit-elle. Je comprends leurs angoisses, leurs obsessions et j'essaie de les aider à réaliser ce qu'ils ont en tête. Je n'ai pas de notion capitaliste. Économiser de l'argent à tout prix, je n'y crois pas, ce qui ne veut pas dire que je suis toujours en dépassement de budget. Notre cinéma ne répond pas aux lois du marché. Une fois de temps en temps, t'en fais un qui score au box-office et c'est tant mieux », dit-elle en faisant référence à ses deux plus grands succès commerciaux : Camping sauvage avec Guy A. Lepage et, plus récemment, La passion d'Augustine, le film de Léa Pool d'après un scénario de Marie Viens.

AMOUR, CINÉMA ET FAMILLE

Mariée et divorcée deux fois, la productrice a fait coïncider l'amour, le cinéma et la famille au moins une fois. Il s'appelait Luc Baillargé et il travaillait aux accessoires et aux effets spéciaux sur les plateaux. Ensemble, ils ont eu un fils, Mikaël, que l'on aperçoit nageant sous l'eau parmi les pneus et les frigos dans Léolo. Puis, comme bien des couples, Luc et Lyse se sont séparés.

L'histoire pourrait être banale si elle n'avait connu un dénouement étonnant lorsque Luc, qui avait recommencé sa vie avec Isabelle, est devenu Luce. L'histoire est parvenue aux oreilles de Xavier Dolan qui en a fait le scénario de Laurence Anyways. Or lorsque Dolan a demandé à Lafontaine de produire le film, il ignorait tout de sa relation passée avec Luc devenu Luce.

« Je n'ai pas accepté d'emblée de produire le film. Même si l'histoire de Luce a été complètement transposée et transformée, j'avais besoin de l'accord de Luce, de ses frères et des enfants. S'ils avaient dit non, j'aurais laissé tomber. Un film comme ça ne pouvait être fait au détriment de mes proches. »

Finalement, Luce et sa famille n'ont opposé aucune résistance. Reste que Luce n'a jamais vu le film. Elle a été emportée par une crise cardiaque avant que le film soit terminé. Le film lui est dédié.

Depuis, Lyse Lafontaine a produit six autres films, dont deux avec Xavier Dolan. Elle n'est pas à l'aube de la retraite, mais elle y pense de temps en temps et se dit qu'un jour, elle aimerait faire quelque chose en dehors du cinéma. Missionnaire ? Aventurière ? Probablement un peu des deux ou des trois... 

Le Gala des artisans Québec Cinéma est diffusé sur ARTV, jeudi soir, à 19 h 30, en direct de la salle Jean-Despréz de la Maison de Radio-Canada.




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