Chloé Leriche: pour contrer l'indifférence

Très engagée dans le Wapikoni mobile, un programme... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Très engagée dans le Wapikoni mobile, un programme où des jeunes des Premières Nations s'expriment par le cinéma, Chloé Leriche a tourné son premier long métrage de fiction Avant les rues en langue atikamekw avec des acteurs non professionnels.

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Après avoir été lancé en primeur mondiale au Festival de Berlin, où il a été sélectionné dans la section Génération, le premier long métrage de fiction de Chloé Leriche, tourné en atikamekw, a clôturé les Rendez-vous du cinéma québécois le mois dernier. Avant les rues s'apprête maintenant à commencer sa carrière en salle.

Question: Au cours des dernières années, la culture autochtone s'est aussi exprimée à travers le cinéma de fiction grâce à des films comme Mesnak, Rhymes for Young Ghouls, Le dep et quelques autres. Avant les rues est aussi un film de fiction, le tout premier en langue atikamekw. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Réponse: Je crois que cela tient au fait que les Québécois sont de plus en plus conscients que ces peuples existent. Avant, on entendait à peine parler d'eux. Avec les drames très graves auxquels ils doivent faire face, ils ont maintenant droit à une plus grande visibilité médiatique. Cela inspire les créateurs. Il faut dire aussi que toute l'initiative du Wapikoni mobile participe grandement à cet intérêt.

Question: Vous êtes montréalaise, vous avez grandi dans un milieu très urbain, loin de la réalité des autochtones. D'où vient votre intérêt pour eux?

Réponse: Au début des années 2000, j'ai travaillé auprès de jeunes sans-abri à Montréal comme formatrice en vidéo. C'est à cette époque que j'ai rejoint l'équipe de Manon Barbeau et du Wapikoni mobile, un projet qui incite les jeunes autochtones à s'exprimer par le cinéma. La première fois que je me suis rendue à Obedjiwan, ce fut un choc. Avec une caméra dans les mains, un jeune m'a entraînée dans différents endroits. Même si je ne comprends pas l'atikamekw, j'ai senti que ce qu'il disait était très lourd. Les endroits où nous nous sommes arrêtés correspondaient à tous ceux où des gens de sa famille ou des amis s'étaient suicidés. Comment un ado peut-il vivre dans une réalité comme celle-là? Sans parler des conditions de vie, exécrables. Et ça se passe au Québec!

Question: Votre film ne présente pourtant pas directement cette misère. L'évocation est plus subtile. Avant les rues commence d'ailleurs par un chant à travers lequel on sent beaucoup de douleur, et se termine avec un autre chant, beaucoup plus apaisé. Entre les deux, l'histoire d'un jeune homme qui aspire à transcender le drame qu'il a vécu.

Réponse: C'est l'autre choc que j'ai ressenti. Malgré les drames et l'indifférence, la culture de ces peuples reste très forte. Le plan d'assimilation du gouvernement n'a pas fonctionné. En étant ainsi isolés, ils se sont rabattus sur leurs traditions, et la musique, bien sûr, en fait partie. Elle revêt à leurs yeux un caractère de purification. C'est aussi très libérateur. Et très physique. J'ai voulu faire écho à la résilience phénoménale des autochtones. D'où l'idée d'un film de guérison. Ma vie a carrément changé à leur contact.

Question: En quel sens?

Réponse: Nous avons beaucoup à apprendre des Premières Nations. Notamment le fait que nous faisons partie d'un écosystème fragile. Leur rythme de vie est beaucoup plus humain, plus en phase avec la nature. Ça m'a donné envie de me reconnecter à mes racines - nous avons un peu de sang autochtone dans ma famille - et de les célébrer. Je vis maintenant à la campagne. Et je vais en forêt. À travers ce film, j'ai un peu trouvé réponse à mon propre questionnement.

Question: Votre film commence avec une citation d'Hubert Reeves: «Personne ne sait comment sont exactement les choses quand on ne les regarde pas.» C'est un message que vous lancez aux Québécois?

Réponse: Cela pourrait être prétentieux de le dire, mais oui. C'est davantage un appel, en fait. D'une certaine façon, nous sommes encore complices de leur drame et de tout ce que les autochtones vivent depuis plus de 100 ans. Ne serait-ce qu'à cause de notre indifférence. Et ce n'est pas qu'au Québec. Il est clair que des niches de racisme assez graves subsistent encore, particulièrement dans les villes situées près des réserves. On peut saluer l'initiative du gouvernement Trudeau, cela dit. On sent qu'il y a maintenant une volonté de faire bouger les choses.

Question: Vous croyez aux vertus sociales du cinéma?

Réponse: Complètement. J'ai d'abord fait ce film pour la jeunesse autochtone en proposant des modèles qui dépassent le cadre restreint dans lequel elle évolue. J'ai aussi voulu mettre en valeur le talent d'artistes extraordinaires. Le cinéma permet aussi de construire des ponts. Surtout le cinéma de fiction. Il invite le spectateur à mieux s'attacher aux personnages, à entrer vraiment en contact avec une culture d'une autre manière.

Question: Quelle a été la réaction des communautés atikamekw face à votre film?

Réponse: Avant d'aller à Berlin, j'ai tenu à montrer le film aux trois chefs des communautés atikamekw du Québec et à leurs conseils de bande. Il y avait une soixantaine de personnes en tout à cette projection. Ils ont été émus, bouleversés, et surtout heureux de se voir bien représentés à l'écran, dans leur langue. Ce fut pour moi un moment très fort, plus fort encore que tous ceux qui sont venus après!

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Avant les rues prendra l'affiche le 15 avril.

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