Monia Chokri: jamais sans les filles

Le féminisme est une histoire de famille pour... (Photo: François Roy, La Presse)

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Le féminisme est une histoire de famille pour Monia Chokri: «Ma mère est une syndicaliste féministe. Mon père est ultra féministe. Plus il vieillit, plus il l'est!», dit-elle.

Photo: François Roy, La Presse

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On peut la voir chaque semaine dans la nouvelle série de Richard Blaimert, Nouvelle adresse, à la télévision de Radio-Canada, dans le rôle de Magalie Lapointe, soeur de l'héroïne Nathalie (Macha Grenon). Révélée par Les amours imaginaires de Xavier Dolan, l'actrice et réalisatrice Monia Chokri a remporté le Jutra du meilleur court métrage en mars pour Quelqu'un d'extraordinaire et met ces jours-ci la dernière touche au scénario de son premier long métrage de fiction. Discussion avec une artiste féministe.

Ton long métrage s'intéresse-t-il aux questionnements d'une femme de 30 ans, comme ton court métrage?

Oui. Une femme qui fait son doctorat. J'aime les personnages de filles... pas antipathiques, mais pas toujours sympathiques. J'aime le côté antihéros féminin que je ne trouve pas beaucoup développé au cinéma.

Tu trouves qu'on campe trop les filles dans des rôles de méchantes ou de gentilles, sans nuances?

Je trouve qu'on est souvent dans les archétypes. C'est pour ça aussi que j'ai choisi Magalie [Lépine-Blondeau] pour le rôle principal de mon court métrage. Je n'avais pas envie qu'elle soit la fille fâchée, intelligente, mais moche. Je trouve ça misogyne comme façon d'imaginer les femmes. Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas être jolie, intelligente et remettre en question le monde? On m'a demandé si je craignais que Magalie soit trop jolie pour le rôle. Je trouve ça absurde. C'est encore très ancré comme façon de penser. Le cinéma est un monde d'hommes. C'est un monde fantasmé par les hommes. Les filles belles sont sympathiques et parfaites, ou alors, si elles sont méchantes, c'est parce qu'elles ne veulent pas coucher avec toi!

Tu as envie de casser un peu ce moule-là...

Ça fait partie de mes envies. De raconter des histoires de femmes d'un point de vue féministe.

On parle souvent de la concurrence féroce entre les actrices, alors qu'on sent une réelle camaraderie entre celles de ton premier film...

Ce sont mes copines. Il y a vraiment une camaraderie, oui, entre nous. On parle très peu de travail. Je pense que c'est sain. Certaines travaillent moins que d'autres, ça va et ça vient. C'est un métier en dents de scie. J'ai toujours cru que les amitiés, la famille - «les choses de la vie», pour reprendre un titre de Claude Sautet - sont plus importantes que ce métier-là, qui est fait de vanité, mais peu de vrai amour. J'ai un point de vue assez radical là-dessus: je pense que la concurrence est créée par les hommes. On est dans un monde structuré par les hommes. Ça ne fait pas longtemps que les femmes ont une place dans la vie active. Je compare notre société à une petite entreprise où il y a un patron, un homme, qui dit aux femmes qu'il va choisir une assistante en les laissant se battre entre elles. Elles vont être jugées sur une qualité qu'elles ne peuvent pas contrôler: leur beauté. C'est une image assez grotesque, mais qui résume ce qu'a été longtemps le statut de la femme pour moi. La beauté, c'est souvent la première chose que l'on dit d'une fille.

C'est un cliché, mais on dit souvent à un garçon qu'il est bon et à une fille qu'elle est belle. Ça conditionne beaucoup le comportement des filles et des garçons.

Être bon, au moins, ça peut se contrôler d'une certaine manière.

On peut y travailler...

Pas à être belle. De toute façon, tu n'arriveras jamais à être la plus belle. C'est tellement subjectif. Alors tu tentes d'atteindre un idéal qui n'existe pas. J'essaie de cultiver autre chose. De voir mes copines comme des filles que je trouve belles, certes, mais aussi intelligentes, drôles et talentueuses. J'ai décidé de ne pas vivre cette concurrence. Elle ne m'intéresse pas. Celle que j'ai envie de vivre, c'est avec les gars qui réalisent plus de films que les filles!

Ç'a été un moteur dans ta décision de faire des films, faire concurrence aux hommes?

Je ne l'ai jamais conceptualisé comme ça. Mais j'ai été élevée comme une fille qui pouvait aussi faire ce que faisaient les garçons. Ma mère est une syndicaliste féministe. Mon père est ultra féministe. Plus il vieillit, plus il l'est! Il y a dans mon long métrage un personnage d'homme arabe - mon père est d'origine tunisienne - athée et féministe, anciennement communiste.

C'est assez inusité...

Je me dis qu'en ce moment, ça ferait du bien, un personnage comme ça, à contre-courant des stéréotypes. J'écrivais sur Facebook aujourd'hui que c'était une belle période pour être à moitié arabe... Disons qu'on avait plus de «swag» dans les années 90 à l'époque de 1 , 2 , 3 Soleil! Mes premiers souvenirs d'enfance datent de l'époque du film Jamais sans ma fille. Les collègues de ma mère, instruites, de gauche, lui demandaient si elle n'avait pas peur de nous laisser partir avec mon père en Tunisie, mon frère et moi. Ils sont iraniens, dans Jamais sans ma fille! Ça m'affecte beaucoup, l'image de l'Arabe que l'on perpétue dans les médias et les oeuvres de fiction. Le tueur de Saint-Jean-sur-Richelieu s'appelle Martin. Il a lui-même décidé de se nommer Ahmad, et tout le monde en parle comme d'un Ahmad. «Ce n'est pas étonnant: il s'appelle Ahmad!» Ce n'est surtout pas un p'tit gars de chez nous qui a une maladie mentale.

Tu as souffert d'avoir un nom arabe?

Pas beaucoup. Mais, au début de ma carrière, en sortant du Conservatoire, je ne passais jamais les mêmes auditions que mes copines. Seulement celles pour des rôles de gypsy ou d'Arabe. Et en plus, je n'avais pas assez l'air arabe pour jouer une Arabe! Il a fallu que Xavier [Dolan], qui a aussi des origines arabes, me donne le rôle de Marie dans Les amours imaginaires pour qu'on m'offre enfin autre chose.

Un homme...

Oui! Il y a des exceptions. Mais le cinéma reste un monde d'hommes qui donnent rarement une accréditation à une femme cinéaste. Comme ils l'ont fait avec Jane Campion ou Andrea Arnold en leur disant: «You're one of the boys.» Sans cette accréditation, tu es confinée à la marginalité, à être une femme qui fait du cinéma de femmes. Kathryn Bigelow est la première femme à avoir gagné l'Oscar de la meilleure réalisation, il y a quatre ans et demi. C'est pour ça aussi que je ne me suis pas donné de rôle dans mon film, je pense: par crainte d'avoir l'air de la fille qui s'écrit des rôles parce que personne ne l'embauche.

On aurait de la difficulté à te faire ce reproche. Tu tournes ici et en Europe, ta présence à la télévision est accueillie avec beaucoup d'enthousiasme, ces jours-ci.

C'est nouveau, la télé, pour moi. L'impact est différent. Les collègues de ma mère, qui regardent Nouvelle adresse, se félicitent que j'aie enfin trouvé un bon rôle et du boulot! Ça fait quand même des années que je travaille. J'ai tourné dans Le gentleman, j'avais un petit rôle dans Mirador. Mais ce personnage-là, qui est un personnage fort, semble vraiment marquer l'imaginaire des gens.

Les essentiels de Monia Chokri

LIVRE : Des histoires vraies de Sophie Calle

EXPOSITION : Niki de Saint Phalle au Grand Palais de Paris

THÉÂTRE : Humiliés et offensés de Dostoïevski dans une mise en scène de Frank Castorf, au FTA

MUSIQUE : The Barr Brothers

CINÉMA : À tout prendre de Claude Jutra

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