La petite reine: chronique d'un mensonge collectif

Laurence Leboeuf incarne Julie Arseneau dans La petite... (Photo: Robert Skinner, La Presse)

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Laurence Leboeuf incarne Julie Arseneau dans La petite reine.

Photo: Robert Skinner, La Presse

En plein coeur de l'entrevue, le cinéaste Alexis Durand Brault pianote quelques instants sur son iPhone et nous montre une photo de Geneviève Jeanson prise la veille.

L'ancienne championne cycliste dont la fin de carrière, marquée par le dopage et le mensonge, ressemble à la descente incontrôlable d'une pente à 23 degrés sourit à pleines dents. Elle tient fermement le guidon de son vélo, les pieds plantés au sol, un casque sur la tête. La photo est colorée, Jeanson est rayonnante.

Ce visage heureux est à des années-lumière du portrait saisissant que le cinéaste et les scénaristes Sophie Lorain et Catherine Léger ont librement esquissé à partir des éléments de la vie de Jeanson pour le long métrage La petite reine.

Ce drame sportif est tout sauf un conte de fées. La petite reine est plutôt une descente aux enfers dans laquelle Julie Arseneau (Laurence Leboeuf) est une cycliste de haut calibre dont l'ambition, nourrie aux stéroïdes, trouve écho dans l'insistance de son entraîneur JP (Patrice Robitaille), dans le parti pris aveugle de son père Alain (Denis Bouchard) et la fierté teintée de doute de sa mère Suzanne (Josée Deschênes).

Et lorsque les soupçons et les fautes s'accumulent comme de gros nuages noirs au-dessus de la tête de Julie, ses jours et ses nuits ne sont plus que solitude, vulnérabilité et larmes, alors que sa santé physique déraille complètement.

Selon Durand Brault, le film trouve son sens dans le mensonge. Non pas individuel, mais collectif. «C'est un film sur le mensonge que nous voulons bien tous nous raconter, dit-il. À l'époque où je regardais courir Jeanson, je trouvais qu'elle avait du chien, qu'elle était bonne. Nous la trouvions tous extraordinaire, mais à un moment donné, on se demande si nous ne nous sommes pas tous menti, tous raconté une histoire parce qu'on ne voulait pas que la petite princesse du Québec, aux yeux si charmants, au regard si franc, soit dopée.»

C'est après avoir vu les aveux de Jeanson à l'émission Enquête de Radio-Canada que Durand Brault a songé à en faire un film. Il a appelé le producteur Richard Lalonde qui a mis un mois à joindre la cycliste. Une fois que celle-ci a accepté de parler, Durand Brault ne savait pas trop comment amorcer le travail, tellement le sujet était explosif et rouvrait des plaies.

«Ç'a été très dur au début parce que c'est comme une grosse boîte d'émotions. Tu te demandes par quel côté l'ouvrir. Nous avons eu quatre jours de discussions à Montréal où Geneviève a évoqué, pêle-mêle, ses souvenirs. La tension revenait constamment dans ses propos.»

Tension

Effectivement, le film est traversé d'une grande tension. Pourquoi?

«Lorsque Geneviève Jeanson a fait ses aveux de dopage, j'ai essayé de comprendre comment on peut se retrouver dans une telle situation, dit Alexis Durand Brault (Ma fille, mon ange). Je me suis rendu compte que dans une telle situation, tu vis toujours une tension extrême. Tu as peur sans arrêt. Tu as peur des autres, de toi, de ne pas gagner ou de gagner. Si tu gagnes, tu vas être testé et si tu perds, les gens ne t'aimeront plus. En plus, le mensonge est omniprésent et plus tu mens, plus tu as peur de te faire prendre.»

Si le film est concentré sur le sport, sa trame de fond est superposable à d'autres champs, croit le réalisateur. «Selon moi, plus tu vas haut dans la vie, plus la souffrance et l'isolement sont grands. C'est vrai dans n'importe quel domaine. Tu peux doper un film, un projet de construction, la Bourse, n'importe quoi.»

Selon Alexis Durand Brault, Geneviève Jeanson a recommencé à faire de la bicyclette à cause du film. «La première fois que je l'ai rencontrée, elle m'a dit qu'elle haïssait le vélo. Mais je crois en fait que c'est tout ce qui y était rattaché. Geneviève a maintenant terminé son secondaire, son cégep et elle entrera sous peu à l'Université Concordia. De plus, elle travaille à la cuisine d'un CHSLD, ce qui a inspiré une des scènes du film.»

Victoires, contrôles, aveux

Née à Lachine le 29 août 1981, la cycliste Geneviève Jeanson commence à faire parler d'elle à la fin des années 90 à la suite de plusieurs victoires remportées en course sur route.

Son histoire se complique toutefois en octobre 2003 lors des Championnats du monde de cyclisme à Hamilton où un contrôle détecte une quantité d'hématocrite trop élevée. Un mois plus tard éclate l'affaire du docteur Maurice Duquette qui reconnaît devant le Collège des médecins avoir prescrit de l'EPO à une cycliste québécoise de premier rang. En conférence de presse, Jeanson s'identifie comme cette cycliste, mais nie catégoriquement avoir pris cette substance.

À la suite d'autres événements reliés aux contrôles antidopage dans les trois années suivantes, Jeanson est suspendue pour deux ans en novembre 2006. Le mois suivant, elle annonce la fin de sa carrière.

Le 20 septembre 2007, dans un reportage de l'émission Enquête à Radio-Canada, elle reconnaît avoir consommé de l'EPO depuis l'âge de 16 ans.

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La petite reine prend l'affiche le 13 juin.

Patrice Robitaille... (Photo: Robert Skinner, La Presse) - image 2.0

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Patrice Robitaille

Photo: Robert Skinner, La Presse

Patrice Robitaille

JP

«JP est un gars un peu pleutre, un peu manipulateur. Quand ça devient trop chaud, il sort de la cuisine. Je crois que cet entraîneur a déjà fait du vélo dans sa vie, mais n'a jamais atteint le calibre de Julie. Il est tombé en amour avec cette machine sportive qu'est Julie; il vit son succès par procuration et décide d'en tirer le maximum. Lui et elle sont embarqués dans une relation invivable. Sans Julie, JP n'est rien, il n'entraîne personne. Lorsque j'ai lu le scénario, j'ai bien vu que ce n'était pas un film d'états d'âme ou contemplatif! Ça éclate de partout. Je lisais avec grand intérêt ce texte qui était un vrai page-turner

Denis Bouchard jouera Levine, un personnage imaginé par... (Photo: Robert Skinner, archives La Presse) - image 3.0

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Denis Bouchard jouera Levine, un personnage imaginé par l'auteur David Mamet, dans une nouvelle traduction de la pièce Glengarry Glen Ross, à partir de février 2016 au Rideau Vert.

Photo: Robert Skinner, archives La Presse

Denis Bouchard

Alain Arseneau

«Si le film se poursuivait, je pense que mon personnage d'Alain, le père de Julie, ne lui adresserait plus la parole pour le geste qu'elle pose et qu'il encaisse comme une sorte de trahison. Alain se projette complètement dans la vie de son enfant, qui est l'amour de sa vie. Il a tout donné pour la carrière de sa fille. Pour lui, Julie est un bijou dans un écrin, qu'il montre à la ronde, mais sans jamais l'ouvrir complètement. Je me suis abandonné dans ce rôle et me suis senti très trooper dans le groupe dès le départ.»

Josée Deschênes... (Photo: Robert Skinner, La Presse) - image 4.0

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Josée Deschênes

Photo: Robert Skinner, La Presse

Josée Deschênes

Suzanne Arseneau

«Mon personnage est une mère de famille avec peu d'ambition pour elle-même. Elle jette son dévolu sur le bien-être de sa fille et de son mari. Intuitivement, Suzanne sait qu'il se passe des choses autour de la carrière de Julie, mais elle ne veut pas le savoir. Je crois que si la mère avait eu un rôle plus fort dans la maisonnée et que sa fille lui avait exprimé sa détresse, elle lui aurait dit de s'arrêter. J'aime ce film parce qu'il parle d'une réalité qui est plus présente qu'on ne le croit.»




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