Critique
Promised Land: l'Amérique rurale en temps de crise
Marc Cassivi
Il y a plusieurs Gus Van Sant. Celui de Good Will Hunting, réalisateur de films hollywoodiens inspirés. Celui d'Elephant, auteur à l'avant-garde du septième art. Celui de Milk, qui brouille les cartes du drame social, entre le film grand public et le film indépendant.
Promised Land est plus du type Good Will Hunting que du type Gerry, deux films coscénarisés par l'acteur Matt Damon. C'est d'ailleurs Damon qui signe, avec l'acteur John Krasinski, le scénario de cette fable écologique, d'après un récit du romancier Dave Eggers. Damon a même envisagé de réaliser lui-même ce film qu'il coproduit, avant de faire appel à son ami Gus Van Sant.
À l'écran, Damon incarne Steve Butler, qui vient d'être promu directeur des ventes régionales d'une grande entreprise énergétique. Il vend et il achète des terrains agricoles où la société qui l'emploie veut exploiter des gisements de gaz de schiste.
Steve se rend avec sa collègue Sue (Frances McDormand, excellente comme toujours) dans le village de McKinley, en Pennsylvanie, durement frappé par la crise économique. Ils y sont accueillis à bras ouverts, comme des oracles promettant des millions.
Mais lorsqu'un prof de sciences de l'école secondaire (Hal Holbrook) met la population locale en garde contre les risques de l'exploitation, notamment sur la nappe phréatique, et qu'un militant écologiste charismatique (John Krasinski) se mêle de la partie, Steve comprend que la tâche sera beaucoup plus ardue qu'il ne l'imaginait au départ.
Après avoir rencontré une jeune prof du coin (Rosemarie DeWitt), qui lui tombe dans l'oeil, il en vient à se poser des questions morales et éthiques qu'il refusait commodément jusqu'alors d'envisager. Un revirement dans l'intrigue entraîne malheureusement le scénario d'un parti-pris écologiste gentiment revendiqué vers un manichéisme qui, au final, dessert le film.
Promised Land est malgré tout porté par la finesse, l'humour et le sens du détail de Gus Van Sant. Par son ton doux-amer, et son écho à l'actualité économique, le film fait penser à Up In the Air de Jason Reitman. Au-delà du pamphlet écologiste qu'il sert avec un peu trop d'insistance, il brosse un portrait saisissant de l'Amérique rurale en temps de crise.
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(V.F.: Terre promise)
*** 1/2
Drame de Gus Van Sant. Avec Matt Damon, Rosemarie DeWitt, Frances McDormand, John Krasinski. 1h46.
Terre promise: prendre son gaz égal
Éric Moreault
Terre promise, le Gus Van Sant nouveau, arrive précédé d'une odeur de soufre. L'industrie énergétique américaine a crié à la «propagande». Parce que le film traite d'un sujet bien d'actualité: l'exploitation du gaz de schiste en milieu rural et ses répercussions sociales et environnementales. Le grand réalisateur propose un film intelligent et engagé, au regard tendre sur une certaine Amérique en voie de disparition.
Pour Terre promise, Van Sant (Éléphant, Milk) renoue avec Matt Damon, 15 ans après leur grand succès commun: Le destin de Will Hunting. Cette fois encore, le réalisateur tourne un scénario de Damon, qui coproduit aussi le film. Le jupon dépasse un peu: Damon est le cofondateur de water.org, qui milite pour un meilleur accès à l'eau potable partout dans le monde.
Terre promise s'intéresse justement à la fracturation hydraulique, le processus utilisé pour extraire le gaz de schiste, suspecté de contaminer la nappe phréatique. Damon incarne Steve Butler, un consultant ambitieux (et manipulateur) qui débarque dans une petite ville de Pennsylvanie avec sa collègue monoparentale Sue Thomason (Frances McDormand).
Ils veulent convaincre les bouseux du coin de céder leurs terres pour une bouchée de pain. Butler rencontre une opposition insoupçonnée, ce qui l'oblige à prolonger son séjour et à tisser des liens avec les habitants, dont la jolie prof Alice (Rosemarie DeWitt).
Problèmes de conscience
Peu à peu, Butler se met à avoir des problèmes de conscience, accentué par l'arrivée d'un environnementaliste qui le déstabilise. «Je ne suis pas un mauvais gars», répète-t-il sans cesse, comme pour se convaincre.
Car tous les coups sont permis, même les pots-de-vin et même au détriment des faits - chaque partie exécutant son exercice de manipulation. Ce qui illustre aussi la disparité de moyens entre une corporation qui pèse 9 milliards $ et une population démunie d'agriculteurs fortement attachés à leur terre. «Vous êtes ici parce que nous sommes pauvres», comme dit l'un d'eux.
Le gaz leur pose un dilemme cornélien: garder sa dignité ou vendre pour accéder à la prospérité (bien relative). La question divise évidemment le village, qui doit se prononcer par vote. En bon réalisateur, Gus Van Sant nous laisse d'ailleurs sur une fin ouverte.
Heureusement, car le scénario de Damon, John Krasinski et David Eggers s'avère assez prévisible et un peu simpliste. Évidemment, Terre promise, malgré son aspect engagé, demeure une fiction. Ne soyons pas trop dur, il fait de gros efforts pour aborder ces enjeux complexes sans tomber dans le didactisme, notamment le fait que le gaz de schiste est moins polluant pour l'atmosphère que le charbon (beaucoup utilisé aux États-Unis).
Ceci dit, l'aspect documentaire réside bien plus dans la façon de filmer de Van Sant, une véritable ode à l'Amérique rurale, avec ses grands espaces et son rythme indolent. On reconnaît sa signature humaniste et son souci du détail. L'occasion était d'ailleurs belle aussi pour lui de nous proposer toute une galerie de personnages typiques, sur lesquels il pose un regard amusé.
Car Terre promise, malgré son sujet, n'est pas un film aride ni statique. L'humour est fin et pince-sans-rire, notamment dans les savoureux dialogues entre Steve et Sue (la dynamique entre Damon et McDormand est fabuleuse), coincés bien malgré eux dans ce bled perdu. Le bar local, où les conflits sont exacerbés par l'alcool, permet de traiter de plusieurs enjeux sans que ça devienne trop lourd.
Terre promise met ainsi en question notre mode de vie, notre rapport à l'argent et à la consommation, de même que notre relation aux ressources naturelles que nous exploitons sans penser au lendemain. Ce n'est pas le meilleur long métrage de Van Sant, tant s'en faut, mais c'est un bon film, qui fait appel au jugement du spectateur. Ce n'est pas rien.
* * * 1/2
Terre promise. Genre : drame social. Réalisateur : Gus Van Sant. Classement : général. Durée : 1h46.
On aime : le scénario intelligent, la galerie de personnages, la touche Van Sant.
On n'aime pas : le personnage de l'environnementaliste, la démonstration un peu répétitive.
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