Critique
Ésimésac : ne manquez pas ce train
André Duchesne
À Saint-Élie-de-Caxton, la mort rôde dans les champs poussiéreux et la misère s'agrippe aux estomacs.
Mais l'espoir existe aussi. Il se drape d'un fleurdelisé traversé de lumière, même dans une nuit de tempête, et aide les enfants à rêver de potagers en serrant une binette entre leurs petites mains.
À Saint-Élie-de-Caxton, l'espoir s'appelle Ésimésac (Nicola-Frank Vachon), homme-enfant qui ne peut tout faire tout seul pour stopper une crise économique et une sécheresse sur le point d'étouffer le village. En dépit de toute sa force, il a besoin des bras, des épaules, des sourires de toute la communauté pour faire courber la trajectoire du destin.
Sorti de l'imaginaire de Fred Pellerin, Ésimésac nous ramène à Saint-Élie à une époque post-Babine où les temps sont durs. Situation propice à faire surgir quelques esprits à la droiture... zigzagante. On y verra des accointances avec notre Québec moderne, incluant même des enveloppes douteuses, qui, ici, sont jaunes.
Ne pas tomber dans la redite
Réalisateur de Babine, Luc Picard reprend la barre du navire tout en se glissant à nouveau dans les habits du personnage de Toussaint Brodeur. Il avait la tâche, lourde comme l'immense roche-glissoire de Saint-Élie, de ne pas tomber dans la redite. C'est réussi.
Picard et Pellerin ont décapé une couche du vernis de naïveté aux habitants de Saint-Élie, leur donnant plus d'épaisseur. Et même des défauts! Comme la cupidité et l'orgueil du forgeron Riopel (Gildor Roy), ce qui donnera lieu à des échanges épiques avec sa fille, la belle Lurette (Maude Laurendeau).
Dans la peau d'Ésimésac, Nicola-Frank Vachon est un nouveau venu qui ne passera pas inaperçu. Son jeu de grand enfant candide est convaincant. Incarnant sa «grande soeur» Marie, Sophie Nélisse défend encore avec aplomb un rôle aussi substantiel que celui d'Alice dans Monsieur Lazhar. Ces deux-là auraient eu le profil parfait pour jouer le Petit chaperon rouge et le Grand méchant loup. On les a plutôt campés dans un rapport de filiation inversée qui fait mouche.
Mise en scène
Côté mise en scène, on fait bonne récolte de scènes mémorables, notamment en ouverture et en conclusion. Ou encore dans cette partie de dames qui recrée le brouhaha populaire des tableaux de Bruegel.
Tout n'est pas parfait. Si le fait de tourner à l'extérieur donne des plans larges intéressants, il y a un je-ne-sais-quoi de vide dans les scènes de village. Au lieu de servir le scénario en essayant d'évoquer le dépouillement, ces plans rappellent les limites du budget.
Mais bon, il faut prendre Ésimésac pour ce qu'il est: un beau conte avec son avalanche de métaphores, de fantastique, de parlure colorée, d'expressions «pelleriniennes» et de personnages attachants parce qu'ils font, comme chacune d'entre nous, ce qu'ils peuvent pour accéder au bonheur.
* * * 1/2
Ésimésac. Conte réalisé par Luc Picard, d'après un scénario de Fred Pellerin. Avec Nicola-Frank Vachon, Sophie Nélisse, Luc Picard, Gildor Roy et Maude Laurendeau.
Ésimésac, simplement lumineux
Yves Bergeras
Ceux qui connaissent le conte de Fred Pellerin Comme une odeur de muscles le savent, Ésimésac est né «ben ben fort», il y a deux ans. Et comme la gestation de Mme Gélinas, sa mère, avait duré plusieurs années, le voilà déjà physiquement rendu dans un corps d'un jeune de 25 ans. Ç'a l'air que ça peut arriver, parfois, du côté de Saint-Élie-de-Caxton. À part ça, Ésimésac est ben normal. À part que son corps ne projette pas d'ombre.
Il y a quatre ans, à titre de réalisateur, Luc Picard avait déjà présenté tous les personnages du village dans son film Babine (déjà scénarisé par Pellerin à l'époque), un collage coloré, mais gentillet, au résultat mitigé.
Cette fois, l'adaptation cinématographique est d'un tout autre niveau.
Riche, soignée et touchante, à la fois légère et profonde, au rythme lent mais savamment soutenu, aux effets spéciaux réduits au minimum, aux enjeux dramatiques plus clairs et beaucoup plus forts, leur fable commune a l'envergure et la magie qu'il manquait à Babine. Et rend pleinement justice à cette mythologie Caxtonnienne plus grande que nature. En un mot Ésimésac, le film, est lumineux. Au point qu'il ne projette lui non plus aucune ombre au tableau.
Le récit débute un 58 mai, s'il faut en croire le calendrier affiché sur le mur du magasin général, tenu par Toussaint Brodeur (Luc Picard, qui se relègue à un rôle assez secondaire). Tout ça pour suggérer qu'on se fout un peu de la date, car elle compte moins que le «moment» où ça se passe. Une période sombre: là-bas, c'est la guerre; ici, c'est la Crise. Et la disette. Au village, tout le monde se fait crédit, et les habitants n'ont plus rien à manger, sauf «la misère», seule denrée non périssable, et des «rêves au lard», pour ceux qui ne seraient pas rassasiés. Les répliques sont savoureuses, mais ne remplissent pas l'estomac.
Pour couronner le tout - car la pauvreté, comme l'argent, a sa couronne - le soleil plombe. La terre, déjà caillouteuse, est sèche et inculte. Ce qui n'empêchera pas le jeune Ésimésac (imperturbable Nicola-Frank Vachon), n'écoutant que son courage et sa naïveté, d'offrir ses muscles au service du village en tentant de mettre en branle un grand projet de jardin collectif, afin de redonner du coeur au ventre, et un peu d'espoir, à cette communauté qui périclite. Son idée séduit, mais ne durera qu'un temps. Car le sol reste stérile, malgré les efforts de tous. Et l'on ne tardera pas à déchanter.
Le seul qui semble se sortir un peu de cette panade économique, c'est le forgeron Riopel, toujours incarné par Gildor Roy, rugueux et bourru, mais tout en retenue. Facile de faire de l'argent, quand on fabrique, comme lui, «des robes de bombes» métallisées à destination du front. L'artisan de l'acier a une autre idée pour sortir sa communauté de la misère: le chemin de fer. Apprenant qu'un projet ferroviaire est en branle dans les environs, Riopelle réussit à convaincre un fonctionnaire de faire dévier la future trajectoire du train de façon à ce qu'il passe par Saint-Élie.
Mais pour obtenir une gare, laquelle devrait relancer l'économie dans le village, il doit consentir en échange à quelques compromis de taille. Il fabriquera les rails qui seront vendus à la compagnie à un prix dérisoire, grâce à la sueur des villageois, qu'il compte bien convaincre de se joindre à son entreprise.
Riopelle n'est peut-être pas le villageois le plus sympathique, mais, entre sa réussite financière et son imposante ossature (et la ceinture qui prouve encore son titre de champion des hommes forts), son aura est formidable. Son orgueil itou. L'ombre servira d'habile métaphore à l'égo - rebaptisé «ombrilisme», sans «n». Surtout lorsqu'Ésimésac ira trouver la belle sorcière (Isabel Richer, de retour dans son rôle, bien qu'éphémère; on retrouve aussi, plus ou moins brièvement, la plupart des attachants personnages vus dans Babine, dont René Richard Cyr en coiffeur, Marie Brassard en Mme Gélinas ou Maude Laurendeau en Belle Lurette) pour se faire tricoter une ombre. Ridiculement petite au début, l'ombrure poussera, tranquillement-pas-vite, au fil du temps.
Cette évocation de l'homme, de sa force et de sa virilité, à travers son ombre, est aussi source de nombreuses farces légères, allusions et jeux de mot bienvenus au sein de cette histoire au contenu par ailleurs plutôt dramatique, et dont la teneur fera résonner plusieurs cordes sensibles des Québecois.
Filmée en se permettant des clins d'oeil au western, la rivalité entre les deux hommes forts commence ici, entre ces deux projets à long terme. Deux visions différentes du bien-être de la communauté. Deux rêves de lumières aussi hypothétiques l'un que l'autre. Elle s'accentuera jusqu'à son paroxysme, lors d'un combat épique organisé chez le garagiste, Lorenzo Diezel (un nouveau personnage, habillé par un Pierre Colin qui nous a laissé subjugué), à l'issue duquel sera déterminé le vrai homme fort du village, mais dont le véritable enjeu est la construction d'une canisse géante, que Riopelle devra construire pour accueillir l'eau de la rivière, afin d'abreuver le jardin du village. Profitez-en pour apprécier les costumes carreautés des deux juges du match...
Le pouvoir évocateur de l'histoire de Fred Pellerin est déjà une perle, à la base. Luc Picard, avec toute la sensibilité qu'on lui connaît, a pourtant réussi à le transcender - à la fois grâce aux images, et malgré elles. Dans le but d'évaluer la finesse de la transposition, on attendait au détour une scène en particulier, celle du «pétale du sink», centrale au conte, mais qu'on jugeait casse-gueule et difficilement adaptable à l'écran, du fait même de son érotisme voilé. La scène, par sa justesse et son intelligence, nous a renversé.
* * * *
Ésimésac. De Luc Picard. Avec Nicola-Frank Vachon et Gildor Roy.
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