Critique
Lincoln : remarquable, mais...
Marc-André Lussier
D'abord, une mise en garde: Lincoln n'a rien de spectaculaire. Même s'il s'aventure parfois, de façon très furtive, sur les champs de bataille, le nouveau film de Steven Spielberg, campé dans les décors où s'exerce le pouvoir à Washington, repose essentiellement sur les dialogues.
Les mordus d'histoire, et aussi ceux qui s'intéressent de près à la politique américaine, trouveront dans le scénario de Tony Kuchner (Munich) matière à nourrir leur passion. Inspiré de Team of Rivals, ouvrage de l'historienne Doris Kearns Goodwyn, le récit, qui ne manque pas d'humour, s'attarde en effet à démonter de l'intérieur les mécanismes d'un système politique unique au monde, au moment où la guerre de Sécession fait rage. On montre ainsi comment Abraham Lincoln, 16e président des États-Unis, s'y est pris en 1865 pour obtenir dans l'adversité l'adoption du XIIIe amendement de la Constitution américaine, qui abolissait l'esclavage.
L'un des aspects les plus intéressants du scénario réside dans la maîtrise avec laquelle on parvient à mettre en scène de très nombreux personnages sans perdre le spectateur en cours de route. Afin d'obtenir le nombre de voix requises pour adopter l'amendement, Lincoln, premier président républicain de l'histoire des États-Unis, a en effet dû convaincre de nombreux opposants démocrates (pro-esclavage) de se rallier. Il a parfois dû faire des compromis, tout en s'assurant de garder l'appui de son aile plus «radicale», avide de lois encore plus progressistes.
À cet égard, toutes les scènes où Lincoln discute stratégie avec son secrétaire d'État William Seward (excellent David Strathairn) sont très éclairantes. En plus de bien servir le récit sur le plan dramatique, elles offrent aussi des mises en contexte, bien nécessaires dans les circonstances. La présence du député Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones), notamment, évoque bien les enjeux. Ce dernier incarne en effet la frange plus progressiste du mouvement abolitionniste en militant pour une loi encore plus forte et plus équitable. Il convient en outre de souligner ici la délicieuse composition de Tommy Lee Jones. L'acteur se distingue dans toutes les scènes où il apparaît.
On l'aura compris, Lincoln est une production de tout premier ordre. La réalisation est impeccable; la distribution tout étoile qu'a réunie Spielberg est à la hauteur; et Daniel Day-Lewis est évidemment irréprochable dans la peau du président.
Le scénario est toutefois moins convaincant quand il s'aventure dans la vie familiale de Lincoln. Sally Field charge un peu trop dans le rôle de la femme, et Joseph Gordon-Levitt n'a pratiquement rien à se mettre sous la dent dans le rôle du fils aîné.
Si on peut louer la sobriété et la rigueur dont a fait preuve Spielberg dans sa réalisation, l'ensemble pourra parfois paraître académique. Et très verbeux.
Lincoln n'étant présenté qu'en version originale anglaise au Québec, une compréhension parfaite de la langue de Shakespeare est essentielle.
* * * 1/2
Lincoln. Drame biographique de Steven Spielberg. Avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Tommy Lee Jones. 2h29.
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