Critique
Tout ce que tu possèdes : sobre, dépouillé, simplement poignant
Marc-André Lussier
À quoi tient l'émotion? Dans le cinéma de Bernard Émond, il est clair qu'elle ne tient ni dans les effets, ni dans l'affectation, encore moins dans la sentimentalité. À cet égard, Tout ce que tu possèdes s'inscrit parfaitement dans la démarche réflexive et poétique de l'auteur cinéaste. Ce film aborde avec sobriété des thèmes poignants et essentiels, dont la résonance dépasse de loin les simples préoccupations de la vie quotidienne, tout en ramenant toujours ceux-ci à hauteur d'homme.
Au coeur de la crise existentielle d'un prof de littérature qui, à l'aube de la quarantaine, ne sait plus à quoi se raccrocher pour étancher sa soif d'absolu, se pose une question d'intégrité. À laquelle s'ajoute aussi une interrogation morale. Or, la bonté et la droiture d'un homme ne naissent pas obligatoirement de la vertu. Cette déchirure emprunte ici les allures d'une fable philosophique très prenante, en ce qu'elle remet aussi en cause de façon éloquente l'état d'esprit d'une époque.
Émond se concentre ainsi sur le parcours d'un homme dont la «pureté» est en vérité factice. En se faisant un devoir de ne s'attacher à rien ni personne, sinon aux auteurs qu'il aime, Pierre Leduc (superbe Patrick Drolet) n'en est pas moins lourd de toutes ces petites et grandes lâchetés dont il a fait preuve au fil des ans afin d'acheter sa liberté. Dont la moindre n'est pas celle d'avoir abandonné enceinte la mère de la jeune fille (Willia Ferland-Tanguay, très juste) qui vient aujourd'hui cogner à sa porte.
Parti quelques années en Pologne pour y refaire le parcours du poète Edward Stachura, mort en 1979, l'homme abandonne tout à son retour pour se consacrer à la traduction des oeuvres du poète suicidé. Il refuse même un héritage de 50 millions $, estimant que la somme amassée par son riche industriel de père (Gilles Renaud), aujourd'hui malade, a été «mal acquise». Celle-ci provient d'une exploitation honteuse des ressources, tant sur le plan matériel qu'humain.
Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, l'auteur cinéaste évoque la prise de conscience d'un homme dont l'envie de dépouillement se dirige inévitablement vers un cul-de-sac. À travers la magnifique poésie de Stachura, ici mise en abîme comme autant de liens brisés, Pierre tente à sa façon de se raccrocher à l'humanité. Confiné jusqu'à maintenant à sa solitude, blessé par trop d'abandons de toutes natures (y compris sur le plan littéraire et culturel), cet homme aura peut-être l'occasion de reconstruire une nouvelle filiation, grâce notamment à l'intrusion dans sa vie d'une fille inconnue.
Des images brumeuses et magnifiques (direction photo signée Sara Mishara) servent avec grâce ce film dans lequel l'écriture poétique devient prodigieusement belle et vivante. Vibrant des notes musicales lancinantes de Robert M. Lepage, Tout ce que tu possèdes est à classer dans la frange supérieure de l'oeuvre de Bernard Émond.
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Tout ce que tu possèdes. Drame de Bernard Émond. Avec Patrick Drolet, Willia Ferland-Tanguay, Isabelle Vincent, Gilles Renaud. 1h32.
Tout ce que tu possèdes: l'être et l'avoir
Normand Provencher
À notre époque de cinéma prémâché et soumis à la dictature du divertissement facile, les films de Bernard Émond détonnent. D'une fois à l'autre, le vétéran cinéaste convie le public à une réflexion sur notre monde, nos valeurs, nos choix personnels, sur le sens à donner à une époque de grandes turbulences. Grand bien nous fasse.
Après sa trilogie portant sur les valeurs théologales (La donation, Contre toute espérance et La neuvaine), le vétéran cinéaste continue à creuser le sillon d'une oeuvre qui renvoie l'homme à son essence profonde. Tout ce que tu possèdes s'inscrit dans cette voie.
À travers l'histoire de Pierre Leduc (Patrick Drolet), professeur de littérature solitaire et traversant une mauvaise passe, Émond invite le spectateur à s'interroger sur les notions d'être et d'avoir. Refusant le colossal héritage de son père mourant (Gilles Renaud), qu'il estime avoir été une crapule toute sa vie, l'enseignant du quartier Saint-Jean-Baptiste (à Québec) découvrira au même moment qu'il a un enfant, une adolescente de 13 ans, fruit d'une relation avec une ancienne flamme, avant son départ pour la Pologne.
Du coup, devant cette jeune fille qui cherche désespérément à le connaître, l'homme sera amené à réfléchir sur l'importance des liens à nouer avec les autres, sous peine de vivre une existence dénuée de sens, ce qu'il finira par comprendre, sur le tard. Le plus grand héritage n'est-il pas celui qu'on laisse, non pas en argent, mais en qualités de coeur?
Tout ce que tu possèdes possède le grand mérite d'amener le spectateur dans des zones de silence et de réflexion rares. En revanche, la façon très rigoriste d'y arriver ne convainc pas tout à fait.
Habité par la prose existentielle (et bien peu joyeuse) du poète franco-polonais Edward Stachura, source d'inspiration du protagoniste, le film s'enlise dans une agaçante austérité. De gros nuages noirs planent au-dessus d'un scénario où le ton solennel et théâtral des dialogues sonne parfois creux.
Pas le meilleur film de Bernard Émond, mais néanmoins doté d'un grand mérite, celui de susciter la réflexion sur les notions galvaudées du bien et du mal, de vertu et de bonté, particulièrement éprouvées en ces temps de commission Charbonneau...
* * 1/2
Tout ce que tu possèdes. Genre: drame. Réalisateur: Bernard Émond. Acteurs: Patrick Drolet, Willia Ferland-Tanguay, Isabelle Vincent, Jack Robitaille, Gilles Renaud, Sara Simard, Geneviève St Louis et Mateusz Grydlik. Classement: général. Durée: 1h31.
On aime: la réflexion sur des valeurs profondes, la maîtrise de la mise en scène, voir sur grand écran plusieurs endroits de la ville de Québec.
On n'aime pas: les dialogues trop solennels, un scénario froid, l'erreur sur l'école des Ursulines.
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