Critique
Flight : attachez vos ceintures...
Marc-André Lussier
On pourrait d'abord croire à un film catastrophe à la Airport. Ou à l'évocation d'une manoeuvre héroïque en altitude, inspirée de celle qu'a faite en son temps le commandant Robert Piché. Même si Flight (Vol en version française) nous entraîne dès le départ dans un vol cauchemardesque, et qu'un miracle fait en sorte que des vies sont sauvées, il reste que ce décor n'est plus ici qu'accessoire. Le récit de ce film efficace, réalisé par Robert Zemeckis (Forrest Gump, Cast Away), décrit en effet davantage le parcours d'un homme refusant de reconnaître le problème de toxicomanie qui le ronge.
Cela dit, le commandant Whip Whitaker (Denzel Washington) n'évolue pas dans un milieu «ordinaire». Prendre les commandes d'un avion sous l'effet de l'alcool et de la drogue constitue une offense criminelle grave. Voilà d'ailleurs où se situe le dilemme moral dans ce récit (de même que l'aspect le plus intéressant de ce film). Même s'il a «consommé» avant de piloter l'avion devant effectuer un petit vol de routine entre Orlando et Atlanta, Whip a réussi à faire une manoeuvre exceptionnelle en gérant un bris mécanique très sérieux. N'eût été de son sang-froid et de son talent, il est certain que la totalité des passagers et des membres d'équipage auraient péri dans un crash. Même si six personnes perdent la vie dans l'atterrissage d'urgence, il reste que le commandant a fait en sorte que la tragédie n'atteigne pas une ampleur encore plus grande.
Quand l'enquête révèle des traces d'alcool et de cocaïne dans son sang, le pilote pourrait toutefois voir son statut de héros national changer très rapidement. Et contempler des murs de prison pendant des années, même si sa condition n'avait rien à voir avec le trouble mécanique qui a fait piquer du nez son appareil.
Construit comme un thriller, Flight se révèle captivant de bout en bout. À cause de la situation délicate à laquelle il fait écho, ce film entraîne le spectateur à confronter lui-même directement la question. D'autant que le problème de toxicomanie de Whip Whitaker s'accentue au fil du récit. Certains passages sont très divertissants (John Goodman est hilarant en pusher issu d'un autre âge); d'autres beaucoup plus dramatiques (la confrontation avec le fils ado notamment).
Bénéficiant visiblement de grands moyens, Robert Zemeckis, une pointure hollywoodienne, met son expertise au service de l'histoire, et tire le meilleur d'une distribution d'ensemble solide, dominée bien sûr par Denzel Washington, toujours impeccable. Outre Goodman, Kelly Reilly, Don Cheadle et Melissa Leo sont aussi formidables.
Malgré ses qualités, ce film est à proscrire si vous souffrez de la phobie de l'avion...
* * * 1/2
Flight (Vol). Drame de Robert Zemeckis. Avec Denzel Washington, Kelly Reilly, John Goodman, Don Cheadle, Melissa Leo. 2h19.
Vol: mensonges de haute altitude
Normand Provencher
Ceux qui s'attendent en allant voir Vol (v.f. de Flight) à découvrir un film-catastrophe risquent d'être déçus. D'écrasement d'avion, il est bien sûr question, comme le montre la bande-annonce, mais le film de Robert Zemeckis porte d'abord et avant tout sur le drame d'un homme, en l'occurrence un pilote de ligne, en déni total de son état de toxicomane.
Malgré ce qu'on pourrait croire, Vol n'est pas non plus inspiré de l'histoire du commandant Robert Piché, portée à l'écran par Sylvain Archambault il y a deux ans. Le scénario de John Gatins est fictif, mais tire sa portion la plus dramatique d'un vol tragique d'Alaska Airlines survenu en janvier 2000.
Après le bris d'une pièce, l'appareil avait piqué du nez avant de se stabiliser un moment, complètement à l'envers. Quelques minutes plus tard, les 83 passagers et cinq membres d'équipage perdaient la vie lors de l'impact au sol.
Le commandant Whip Whitaker (Denzel Washington) vivra le même ennui mécanique lors d'un vol Orlando-Atlanta. Grâce à une manoeuvre volontaire qui fera planer l'appareil la tête en bas pendant un long moment (séquence à couper le souffle), le pilote réussira à faire un atterrissage d'urgence dans un champ, loin des zones habitées. Bilan: seulement six morts, un vrai miracle dans les circonstances, et un pilote sacré héros national.
Défoncé à la cocaïne
Or, il y a un hic, et il est de taille: le commandant avait pris les commandes de son avion complètement défoncé à l'alcool et à la cocaïne. Que l'écrasement soit imputable à un défaut mécanique et qu'aucun autre pilote n'ait réussi, en simulateur de vol, à éviter la catastrophe ne changent rien à l'affaire: vu son état au moment de prendre les airs, le pilote est le coupable tout désigné aux yeux du constructeur et de la compagnie d'assurances.
Sachant les enquêteurs du Bureau national de la sécurité des transports au courant du résultat de ses analyses sanguines, le pilote prendra la décision d'aller vivre, coupé du monde, sur la ferme familiale, tout en continuant à picoler allègrement, au grand désarroi de son avocat (Don Cheadle) et du représentant de son syndicat (Bruce Greenwood), chargés de lui éviter la prison. Cette histoire du dilemme moral d'un homme confronté à ses démons est traitée de brillante façon par Zemeckis, qui signe son premier film en 12 ans avec de vrais comédiens, après trois productions tournées en capture de mouvement (dont Beowulf). Il est appuyé par un Denzel Washington qui trouve l'un de ses meilleurs rôles en carrière. Quiconque ayant vécu des problèmes de dépendance à l'alcool et à la drogue se retrouvera dans son personnage, un homme passé maître dans l'art de mentir et de trahir la confiance de ceux cherchant à l'aider.
Même une compatissante (mais évanescente) héroïnomane (Kelly Reilly), rencontrée à l'hôpital, sera victime du refus de Whitaker de voir la réalité en face. Jusqu'au jour où, alors que l'étau de l'investigation se referme sur lui, il devra cesser de se mentir à lui-même, le premier pas menant à la réhabilitation.
Une fois arrivé au générique final, le spectateur ne peut éviter la question: et moi, qu'aurais-je fait à sa place?
* * * 1/2
Vol (Flight). Genre : drame. Réalisateur : Robert Zemeckis. Acteurs : Denzel Washington, Kelly Reilly, Don Cheadle, Bruce Greenwood, John Goodman, Nadine Velazquez et Melissa Leo. Classement : général. Durée : 2h18.
On aime : le jeu tout en nuances de Denzel Washington, la reconstitution de la manoeuvre périlleuse et de l'écrasement, le dilemme moral amené par le scénario.
On n'aime pas : un peu trop de bondieuseries, le personnage plus ou moins bien défini de l'héroïnomane.
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