Critique
The Master : l'un des plus grands films de l'année
Marc-André Lussier
Les films de Paul Thomas Anderson dépassent de loin les sujets traités. À travers ses oeuvres, l'auteur-cinéaste explore les fondements mêmes de ce qui nourrit la psyché américaine. Travail ô combien fascinant. Et aussi essentiel que troublant.
Après Boogie Nights, Magnolia, Punch-Drunk Love, et There Will Be Blood, tous marquants à leur façon, PTA s'attarde aujourd'hui à l'un des thèmes les plus épineux de la société états-unienne: la foi.
On ne s'étonnera guère que The Master arrive à une époque où l'on peut tracer de nombreux parallèles avec celle dépeinte dans le film. Une grave crise, de nature économique, sociale, ou morale, favorise l'émergence de croyances de toutes sortes, comme pour permettre à l'humain de se donner l'illusion de pouvoir se raccrocher à quelque chose. Certains individus sont alors en quête de nouveaux repères, les anciens disparaissant tous un à un.
Même s'il s'est inspiré de l'ascension de Ron L. Hubbard, fondateur de l'Église de scientologie, pour élaborer son histoire, Paul Thomas Anderson ne propose pas ici un drame biographique. Il ne fait pas non plus le procès de la scientologie, religion classée dans la catégorie des sectes dans quelques pays (parmi lesquels la France).
Il utilise plutôt le prétexte de l'émergence d'un nouveau leader spirituel pour dresser un fascinant portrait d'époque.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le retour se révèle difficile pour Freddie (Joaquin Phoenix). Ce marin écorché vif a bien du mal à se conformer aux règles de la vie civile, d'autant que sa nature fut exacerbée pendant les batailles sur des mers hostiles. Obsédé par l'alcool et le sexe, ne trouvant aucune place dans une société qui le rejette, Freddie ne contemple désormais plus qu'un parcours tourmenté, marqué par l'autodestruction.
Sa rencontre avec Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), qui voit en lui une «âme à sauver», sera déterminante. «Inventant» ses préceptes au contact de Freddie, Dodd estime qu'on peut retracer l'âme d'un être jusque dans ses vies antérieures, et du coup en chasser les aspérités. À travers la relation des deux hommes, un lien qui, très vite, deviendra aussi essentiel que toxique, Paul Thomas Anderson livre un film puissant, qui mérite assurément plus d'un visionnement pour en saisir toute la complexité et la richesse.
La réalisation, en forme d'hommage au grand cinéma américain des années 40 et 50 (le film a été tourné en 65 mm), n'est rien de moins qu'éblouissante. Aucune salle québécoise n'est toutefois en mesure de projeter le film à la hauteur de sa qualité technique, ce qui est bien dommage.
À cette virtuosité de cinéaste s'ajoute aussi l'interprétation magistrale des deux acteurs en présence. Tous deux lauréats d'un prix d'interprétation à la Mostra de Venise, Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix offrent - c'est un euphémisme - de saisissantes compositions. Il est d'ailleurs assez troublant de voir Phoenix se jeter dans son rôle à corps perdu à ce point. Si bien que l'on ne sait plus trop si nous devons l'applaudir ou nous inquiéter pour lui. Soulignons par ailleurs l'excellente trame musicale de Jonny Greenwood. Après There Will Be Blood, le compositeur offre une partition qui se marie de nouveau à merveille à l'univers du cinéaste.
Indéniablement, The Master (Le maître en version française) est destiné à s'inscrire parmi les plus grands films de l'année.
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The Master (Le maître). Drame réalisé par Paul Thomas Anderson. Avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams. 2h18.
Le maître: la grande manipulation
Normand Provencher
En seulement six films, Paul Thomas Anderson s'est imposé comme l'un des meilleurs réalisateurs américains, celui dont chaque production crée l'événement. La nouvelle production de l'auteur de Magnolia et d'Il y aura du sang s'inscrit encore comme un coup de maître. Un film qui, à juste titre, s'intitule... Le maître (The Master).
Dans un style rappelant le grand cinéma américain du milieu du siècle dernier, tourné de surcroît en 65 mm, une rareté de nos jours, le puissant drame de PTA raconte la rencontre de deux hommes que rien ne devait réunir en temps normal, Freddie Quell (Joaquin Phoenix), un soldat revenu fragile de la Seconde Guerre mondiale, et le charismatique leader d'une secte, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman).
Monté par hasard à bord du navire du riche gourou, pour un voyage de San Francisco à New York, via le canal de Panamá, le vétéran devenu clochard deviendra un objet de manipulation entre les mains de ce fin causeur. Le personnage et sa doctrine ne sont pas sans rappeler L. Ron Hubbard et une certaine Église de la scientologie, même si Anderson se défend d'avoir emprunté au «père» de la dianétique.
Surnommé «le Maître» par ses disciples, Dodd prône une philosophie ésotérique où, sous hypnose, tout être humain peut se débarrasser de ses peurs en remontant dans le temps, dans ses autres vies. Le déboussolé Freddie deviendra le plus fervent défenseur de cette fumisterie. Et gare à celui qui ose la remettre en question.
À travers la rencontre de ces deux hommes aux antipodes, Anderson brosse le portrait d'une époque, les années 50, dans une Amérique s'ouvrant à la prospérité, alors que de grandes questions existentielles dominaient, dans la foulée des ravages de la guerre. Un terreau fertile pour les fabulateurs de tout acabit.
L'approche dramatique risque d'en déconcerter quelques-uns, Anderson privilégiant une ambiance envoûtante et un rythme atypique aux grands dialogues, surtout en première partie. La photographie exceptionnelle, la musique aux rythmes déconcertants, la magnificence de certaines scènes, autant d'éléments qui font du Maître un film d'exception.
Deux ans après son canular de retraite (I'm Still Here), Joaquin Phoenix rappelle, si besoin est, la grandeur de son talent. En ancien soldat alcoolique et piégé avec ses démons, victime de stress post-traumatique, à une époque où le mot n'existait pas, il offre l'une des grandes performances de l'année. Idem pour Seymour Hoffman, qui en impose encore une fois.
Récompensé à la Mostra de Venise du prix de la réalisation et d'interprétation, ex aequo pour Phoenix et Seymour Hoffman, Le maître n'aura aucun mal à faire le plein de nominations en vue de la prochaine cérémonie des Oscars.
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Le maître (The Master). Genre: drame historique. Réalisateur: Paul Thomas Anderson. Acteurs: Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams, Laura Dern, Ambyr Childers, Rami Malek et Jesse Plemons. Classement: général. Durée: 2h17.
On aime: la maîtrise de la mise en scène, le jeu fabuleux du duo Phoenix-Hoffman, la scène de la prison, la photographie.
On n'aime pas: quelques longueurs en deuxième partie.
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