Critique
Django Unchained : du Tarantino jubilatoire
Marc-André Lussier
Quentin Tarantino aime la transgression. Il faut aussi beaucoup de culot pour prendre un thème aussi douloureux que l'esclavage et en faire un feu d'artifice, tout en respectant la nature tragique du sujet abordé. Dans la continuité d'Inglourious Basterds, Django Unchained est un film où les exploités ont enfin l'occasion de prendre leur revanche sur leurs maîtres. De façon spectaculaire bien sûr.
Mais au-delà des thèmes et des excès que se permet l'auteur cinéaste dans sa mise en scène - on se croirait parfois dans une bande dessinée -, il y a cet exceptionnel talent d'écriture. Tarantino peut tout se permettre. Il passe au mélangeur toutes les cultures, toutes les références, tous les genres cinématographiques et musicaux, pour offrir au bout du compte quelque chose d'unique, qui ne ressemble à rien d'autre. Il a aussi cette faculté de s'attarder à des détails qui, d'un simple coup de plume, peuvent donner une séquence hilarante de plusieurs minutes.
Lui seul pouvait aussi penser à jeter dans la mêlée un personnage d'origine allemande dont la classe et l'éloquence ne cadrent pas du tout dans le contexte des plantations du Sud profond. Deux ans avant le début de la guerre de Sécession, le docteur King Schultz (Christoph Waltz, évidemment remarquable) parcourt les routes du Texas avec sa carriole sur laquelle trône une grosse molaire. Ce dentiste est en réalité un chasseur de primes à la recherche de trois frères assassins. C'est à la faveur d'une conversation avec un esclave rencontré par hasard sur la route, Django (Jamie Foxx), que l'homme atteindra son but de plus près. L'achetant pour mieux le libérer, Schultz fait de Django son associé. La vue de cet ancien esclave à dos de cheval ne manquera d'ailleurs pas de faire son effet dans le patelin...
Truffé de personnages plus grands que nature, le récit trouvera sa conclusion au sein de la maison de Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), un propriétaire de plantation particulièrement puissant et cruel, où travaille Broomhilda, l'épouse de Django (Kerry Washington). Séparés depuis leur «vente», les deux amoureux peuvent compter sur la complicité du dentiste pour se retrouver. D'autant que, coïncidence tarantinesque, la jeune femme, élevée dans un milieu où la langue de Goethe était prisée, peut converser avec l'associé de son mari en toute confidentialité.
À 165 minutes au compteur, Django Unchained (Django déchaîné en version française) est un divertissement par moments jubilatoire, dans lequel Tarantino ne ménage aucun excès. Seul point faible: l'auteur cinéaste n'a pas soigné son personnage central autant que les trois autres pivots du film. Christoph Waltz, Samuel L. Jackson, et Leonardo DiCaprio ont en effet plus de scènes marquantes à se mettre sous la dent que Jamie Foxx, l'interprète du personnage qui donne au film son titre.
Cela dit, les amateurs du cinéma de Tarantino seront en extase. Avec raison.
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Django Unchained (V.F.: Django déchaîné). Western réalisé par Quentin Tarantino. Avec Christoph Waltz, Jamie Foxx, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington. 2h45.
Django déchaîné: fouteurs de troubles
Éric Moreault
On attend un Tarantino comme, à une certaine époque, on espérait un Scorsese, un Coppola ou un Lynch. Avec ce sublime frisson d'anticipation et la hâte de découvrir l'objet unique que le réalisateur a concocté. Vous ne serez pas déçus par Django déchaîné, un film comme on en espérait plus de l'auteur de Pulp Fiction: maîtrisé, juste bien dosé et superbement dirigé. Avec, en prime, une volonté de revisiter la tache sombre de l'histoire américaine: l'esclavage.
Texas, 1858, deux ans avant la guerre de Sécession. Django (Jamie Foxx) est un esclave lorsque son chemin croise celui du Dr King Schultz (excellent Christoph Waltz), un chasseur de primes allemand. «C'est comme de l'esclavage, mais, dans mon cas, la viande est froide...» Il lui rend la liberté en échange d'information sur des desperados.
Les deux font ensuite la paire pour traquer les plus dangereux criminels du sud des États-Unis - et deviennent de sacrés fouteurs de troubles. Mais Django ne perd jamais de vue son objectif principal: arracher sa femme des griffes d'un esclavagiste tyrannique, le dandy Calvin Candie (Leonardo DiCaprio).
Lorsque ceux-ci arrivent sur la plantation de Candie, ils sont témoins d'exécutions abjectes et de pratiques barbares qui va enclencher un redoutable engrenage de vengeance sauvage.
L'esclavagisme étant la forme la plus obscène du racisme, Quentin Tarantino en profite pour en démontrer tous les aspects répugnants, de ses manifestations les plus évidentes (le Ku Klux Klan, la torture) jusqu'aux plus subtiles («un Negro à cheval?»), en passant par les plus navrantes. Comme Stephen (stupéfiant et méconnaissable Samuel L. Jackson), le valet de Candie, dont l'asservissement fait penser à celui des garde-chiourmes dans les camps de concentration. Django n'est pas un film à thèse pour autant.
Aspect gore
Ceux qui recherchent l'aspect plus gore du réalisateur seront servis à souhait avec la dernière demi-heure: l'hémoglobine gicle dans tous les coins. Mais toujours avec cet aspect décalé, comme un sourire en coin, qui dit: «Ce n'est que du cinéma.» Il y en a d'autres aussi - le réalisateur a toujours été excessif, ce n'est pas Django déchaîné qui va le changer.
Sauf que Tarantino s'est beaucoup plus évertué à faire du cinéma qu'à démontrer qu'il est un maître de la grammaire cinématographique. Pas d'esbroufe à la caméra (ou si peu), plutôt de magnifiques travellings et panoramiques lents, ni de montage frénétique: son film respire. Le réalisateur y est au sommet de son art. Alors qu'on pouvait craindre qu'il devienne la caricature du cinéaste de talent des débuts, il renouvelle sa façon de raconter une histoire en images. Même si ses ralentis caractéristiques dans les scènes d'action sont encore utilisés - mais avec plus de retenue.
Il a, comme d'habitude, soigné sa bande sonore, en phase avec son western spaghetti, utilisant même certains de ses enregistrements de collectionneur, mais aussi des pièces originales.
Django déchaîné se veut d'ailleurs certainement un clin d'oeil à Django (1966), un western spaghetti réalisé par Franco Nero qui démontre certaines similitudes scénaristiques, et à Unforgiven, de Clint Eastwood, le minimalisme formel en moins. Comme chez Sergio Leone, Tarantino étire parfois la sauce - notamment la séance du repas chez Candie, beaucoup trop longue. Mais certaines séquences extérieures, absolument splendides, ont le caractère sauvage des films de John Ford et d'Howard Hawks.
Tarantino s'est aussi amusé à insérer des éléments du mythologique Ring de Wagner. La femme de Django s'appelle d'ailleurs Brünnhilde. Ce qui fait dire au Dr Schultz qu'il lui fera plaisir d'aider Django à devenir son Siegfried (la conclusion funeste en moins). Et il nous sert son humour de bottine habituel. Peu importe.
Parce qu'au bout du compte, Django déchaîné est un pur moment plaisir cinématographique et un intéressant portrait d'époque, fut-il complètement fictif. Quentin Tarantino s'y est débarrassé de la plupart des ses tics nerveux au profit d'une esthétique plus épurée (pour du Tarantino, s'entend). Et le gars a le sens de la mise en scène. Une belle réussite.
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Django déchaîné. Genre: western. Réalisateur: Quentin Tarantino. Classement: 13 ans. Durée: 2h45.
On aime: la maîtrise formelle, la dénonciation de l'esclavagisme, la bande sonore.
On n'aime pas: quelques longueurs, l'aspect parfois trop bavard.
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