House of Cards: les Underwood rendent-ils cynique?

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Est-ce qu'une série comme House of Cards contribue à alimenter le cynisme ambiant, qui atteint des sommets depuis l'élection de Donald Trump? Alors que la cinquième saison arrive mardi sur Netflix, nous avons posé la question au professeur Pierre Barrette, spécialiste des médias, et à la doctorante Alexandra Manoliu, qui a fait des recherches sur le sujet. Et il se pourrait bien que ce soit parce que nous sommes cyniques que nous raffolons de cette série qui dépeint le côté sombre du pouvoir.

L'effet House of Cards

Alexandra Manoliu, doctorante en science politique à l'Université de Montréal, a mené l'an dernier une expérience visant à déterminer si les séries de politique-fiction peuvent augmenter le cynisme des téléspectateurs. Trois groupes tests ont visionné séparément les séries House of Cards, The West Wing et The Big Bang Theory (qui n'a aucun lien avec la politique). Selon ses résultats, la réponse est oui. «Les résultats ont démontré que le cynisme de ceux qui ont vu House of Cards a augmenté de façon significative, ce qui n'était pas le cas pour les deux autres groupes. Ce sont surtout ceux qui ont vu House of Cards qui ont réagi de façon négative.» Elle a aussi observé que le degré de réalisme qu'on imagine pouvait influencer ce cynisme. «Les gens trouvaient House of Cards plus réaliste que ceux qui ont vu The West Wing, qui présente une vision plus positive de la politique. Il y a probablement aussi une différence de génération, puisque The West Wing a commencé en 1999 et que House of Cards a commencé en 2013, alors que le contexte a beaucoup changé. Cela pourrait avoir un impact.»

On regarde ce qui nous conforte

«La vraie question à se poser, croit Pierre Barrette, professeur à l'École des médias de l'UQAM, c'est: pourquoi le cynisme prend-il autant de place dans l'espace public aujourd'hui?» Il affirme que son domaine de recherche a abandonné depuis longtemps cette idée des effets directs générés par des produits culturels, par exemple le débat qu'il y a eu sur l'impact de la série 13 Reasons Why sur les adolescents. «Je pense que le cynisme est plus lié à la confiance envers les institutions, la déception de la politique, mais on trouve une série qui vient y faire écho et on a tendance à dire que c'est une cause. Nous avons un million de raisons d'être cyniques, mais ce n'est pas une série qui va créer ça. Elle va plutôt servir de caisse de résonance.»

Ne regarde-t-on pas passionnément House of Cards parce que nous sommes déjà cyniques? «Je pense que oui, dit Alexandra Manoliu. Les gens sont de plus en plus désengagés de la politique, déçus des politiciens, et une grande partie de ceux qui regardent House of Cards, Veep, Scandal et toutes ces séries politiques essaient de trouver des évidences qui leur montrent qu'ils sont sur le bon chemin, que leurs opinions sont correctes. Ça vient renforcer leur cynisme. Il y a peut-être des gens qui ne sont pas cyniques au début, mais, saison après saison, ils peuvent avoir l'impression d'une construction de leur cynisme.»

Underwood, de trahi à traître

Mais pourquoi le personnage de Frank Underwood (joué par Kevin Spacey), un homme absolument sans scrupules, dangereux pour la démocratie, attire-t-il notre sympathie? En 2015, un sondage Reuters-Ipsos a démontré que les Américains aimaient mieux les présidents fictifs de leurs séries que leur président réel, Barack Obama. Environ 57 % des répondants avaient une bonne opinion de Frank Underwood, comparativement à 46 % pour Obama! «C'est quelque chose de plus personnel que politique, estime Alexandra Manoliu. Au début de la série, on voit Underwood aider le président à être élu, et celui-ci ne lui donne pas le poste de secrétaire d'État qu'il lui promettait. C'est comme ça qu'il crée son plan pour se venger. Nous ne pouvons pas être aussi immoraux qu'Underwood, mais il incarne toutes nos frustrations personnelles, nous voulons qu'il gagne. Underwood permet de nous venger de notre déception des politiciens.» 

Pour sa part, Pierre Barrette note qu'on ne s'attache pas aux desseins moraux ou politiques d'un personnage, mais à ses motivations psychologiques. «C'est lui qu'on accompagne scène après scène, c'est son désir qui est le moteur même de la série. Au-delà de nos valeurs, structurellement, c'est à ce personnage et à sa quête qu'on s'identifie, c'est lui qu'on veut voir réussir. À toutes les époques, il y a eu des méchants auxquels on s'identifie. Il ne faut pas oublier que House of Cards trouve son inspiration chez Shakespeare, et la mise en scène spectaculaire du pouvoir.»

La frontière floue entre le réel et la fiction

«Ce que je trouve spectaculaire, confie Pierre Barrette, et cela n'a rien à avoir avec le réalisme des représentations, c'est que depuis une quinzaine d'années, il y a une confusion dans la population entre les représentations et la réalité. Les citoyens se font une image du système politique bien plus dans les représentations, les manières qu'on nous le présente dans des séries, qu'à travers une connaissance politique. Comme si les deux univers existaient en continuité, simultanément. Je ne pense pas que les gens sont dupes, mais actuellement, c'est quelque chose qui fait partie de la façon d'habiter le réel. Les représentations deviennent presque aussi réelles.» C'est aussi ce qu'a observé Alexandra Manoliu dans ses recherches. Malgré les exagérations évidentes de House of Cards, les spectateurs considèrent la série comme assez réaliste. «Les gens ne font pas une distinction très claire entre la fiction et la réalité, dit-elle. Puisqu'ils perçoivent le personnage comme très réaliste, les événements de la série peuvent aussi se passer dans la réalité, pour eux.»

Profiter de l'actualité

La confusion entretenue entre la réalité et la fiction fait le bonheur des scénaristes de House of Cards et cela ne peut être plus vrai que pour cette cinquième saison, où l'on verra la campagne électorale d'Underwood après avoir subi celle de Donald Trump. Pour la promo de la série, on a même recruté Pete Souza, le photographe officiel de la Maison-Blanche sous Obama, pour immortaliser la campagne fictive d'Underwood... D'ailleurs, dans les entrevues, les comédiens n'hésitent pas à faire le lien avec l'actualité. Robin Wright, qui incarne la glaciale Claire Underwood, a déclaré au Variety: «Trump a volé toutes nos idées pour la saison 6, je ne sais pas ce que nous allons faire.» 

Pour Pierre Barrette, c'est l'un des aspects géniaux de la série qui explique son succès. «J'ai l'impression que pour des scénaristes, c'est du bonbon. Ils ont un terrain de jeu fantastique, et ils sont assez habiles pour ne pas s'inspirer trop directement de la réalité. Ce qui est là, ce sont les plus grosses ficelles, celles du cynisme, de la déliquescence des institutions, de la compétition féroce, etc. On a un modèle de personnage politique tout à fait cohérent, mais sur des points différents. Underwood est plus intelligent que Trump... Pour le spectateur embarqué dans ce récit, les échos avec la réalité se multiplient, il assiste à un calque de ce qui se passe dans la réalité. La série réussit une mise au diapason avec l'atmosphère politique aux États-Unis qui fait en sorte que tous les radars sont sur elle. Elle est dans le spotlight des médias et, donc, on a peut-être aussi tendance à lui donner plus d'importance qu'elle n'en a en réalité.»

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House of Cards, dès le 30 mai sur Netflix.




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