Petit ou grand, le débat des écrans

Woody Allen, ultime représentant du cinéma d'auteur américain, a écrit et... (PHOTO THINKSTOCK)

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Woody Allen, ultime représentant du cinéma d'auteur américain, a écrit et réalisé pour le géant Amazon une série de 6 épisodes de 30 minutes le mettant en vedette aux côtés de Miley Cyrus. Crisis in Six Scenes est en ligne depuis vendredi aux États-Unis. Le créateur de Manhattan n'est pas le premier cinéaste de renom à faire le saut à la télévision, dont les séries de qualité sont de plus en plus nombreuses à faire l'objet de critiques très favorables. Est-ce pour autant la fin du cinéma? Nos chroniqueurs Hugo Dumas et Marc Cassivi en débattent.

Marc Cassivi: Woody Allen se lance à 80 ans dans la série télé. David Lynch va retrouver ses personnages de Twin Peaks dans une série pour Showtime. Il a déclaré la semaine dernière que les chaînes câblées comme HBO étaient le nouveau «cinéma de répertoire». Dis-moi, Hugo, suis-je le dernier des Mohicans? Serai-je le dernier cinéphile à bord du Titanic?

Hugo Dumas: Lentement mais sûrement, Marc, la télé va t'aspirer du côté obscur de l'écran, le petit! Longtemps, j'allais voir un film par semaine, minimum. Je n'y vais presque plus aujourd'hui. Dire que j'ai manqué Nitro Rush! Les grandes téléséries qui nous sont offertes actuellement rivalisent avec les meilleurs films que tu as vus à Toronto ou à Cannes, je pense. J'exclus du lot les mauvais pilotes réalisés par Martin Scorsese (Vinyl) et Baz Luhrmann (The Get Down), qui m'ont fait m'ennuyer de Mémoires vives. Sérieusement.

Marc Cassivi: J'ai manqué Nitro Rush, moi aussi: je me lavais les cheveux. Le cinéma va rester un sanctuaire pour ceux qui trouvent encore un intérêt à se faire raconter une histoire en moins de deux heures. Et qui apprécient une mise en scène singulière - ce que propose rarement le petit écran. Les meilleurs films que j'ai vus à Toronto - Manchester by the Sea de Kenneth Lonergan, La La Land de Damien Chazelle, Nocturnal Animals de Tom Ford ou Arrival de Denis Villeneuve - n'auraient certainement pas été meilleurs en série. Ils n'auraient aucune plus-value en 13 épisodes. Ils perdraient au contraire de leur impact et de leur pertinence.

Hugo Dumas: J'avoue que certains films - et certaines histoires - se bouclent très bien en deux heures. Je n'aurais pas pris 13 épisodes d'une heure de Félix et Meira. Cela dit, la télé, la bonne, permet encore plus aux cinéastes de se lâcher lousse et d'exprimer leur créativité. Regarde ce que Steven Soderbergh a fait avec l'extraordinaire série The Knick. Ce projet n'aurait jamais eu le même impact compressé en format de long métrage. Même Xavier Dolan, l'enfant chéri du septième art, mijote un projet de série télé aux États-Unis. Marc, Marc, Marc, il faut que tu fasses tes mises à jour!

Woody Allen et Elaine May se donnent la... (Photo Jessica Miglio, archives Associated Press) - image 2.0

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Woody Allen et Elaine May se donnent la réplique dans Crisis in Six Scenes, qui est en ligne depuis vendredi aux États-Unis.

Photo Jessica Miglio, archives Associated Press

Marc Cassivi: The Knick, c'est excellent, je te l'accorde. Je ne saurais en dire autant de Mémoires vives... De toute façon, pour moi, la télésérie et le cinéma, ce sont deux arts différents. Le cinéma est un média de réalisateurs et la télé, avant tout un média d'auteurs. Je ne dis pas que Soderbergh ou David Fincher (avec House of Cards) n'ont pas ajouté leur vision à des séries télé, mais le cinéma leur permet une plus grande liberté. Le cinéma, ce n'est pas seulement un moyen de raconter une histoire. Sur le fond, je t'accorde que la série télé permet de mieux développer certaines intrigues et certains personnages. Si tant est qu'ils vaillent la peine d'être développés! Il reste que, dans la forme, la série ne réinvente rien. Pour ce qui est de la créativité, de l'originalité, de l'inventivité dans la mise en scène, le cinéma tient encore le haut du pavé.

Hugo Dumas: Lâche-moi avec ta mise en scène et parle-moi de ton ressenti, Marc! Je pense que ce qui fait la force de cette nouvelle vague de télé, outre ses auteurs talentueux, c'est l'attachement émotif qu'elle nous procure. Un excellent film va nous hanter pendant, quoi, quelques jours? Une super série, c'est une relation à long terme qui s'installe avec des personnages complexes, que l'on découvre d'épisode en épisode. J'aime d'amour ma petite Carrie Mathison dans Homeland. J'ai hâte qu'Olivia Pope dans Scandal revienne prendre le contrôle absolu de la Maison-Blanche. À l'inverse, je ne peux pas dire que j'attends impatiemment la sortie du prochain Thor ou du prochain X-Men. Je ne trippe pas non plus à regarder Juste la fin du monde sur un banc raide comme du bois, qui te scie la colonne vertébrale en deux.

Marc Cassivi: Il n'y a pas une oeuvre, toutes disciplines confondues, qui m'a plus ému (ni fait plus pleurer) que Manchester by the Sea. Il n'y en a pas une qui m'a plus fait rire (et réfléchir) que Toni Erdmann de Maren Ade, un film allemand tourné à Bucarest et présenté à Cannes. Oui, oui, sous-titré et tout! Il correspond à tous tes préjugés sur le cinéma d'auteur et, pourtant, il incarne à lui seul la vitalité du cinéma. Ces films-là m'habitent depuis des semaines. On va se dire les vraies affaires, Hugo: tu es le premier à trouver que les intrigues télévisuelles traînent parfois en longueur. L'ellipse est un merveilleux mécanisme de scénarisation, dont profiteraient certainement quelques auteurs de télévision. Le cinéma, ce n'est pas juste des blockbusters et ce n'est pas seulement un art: c'est aussi un lieu! Le parfait prétexte pour sortir de la maison et se retrouver avec les gens. Tu devrais t'y remettre!

Hugo Dumas: Voir des gens en vrai? Pffft! Sentir l'odeur de poutine tex-mex qu'engouffre bruyamment mon voisin de fauteuil au Cinéma Banque Scotia? Ouache. Sur une note plus sérieuse, une des séries qui m'ont le plus enthousiasmé cette année, c'est Occupied, tournée entièrement en norvégien, avec sous-titres en anglais. Tu commences trop à déteindre sur moi, Marc. J'endosse et transmets ta suggestion de l'ellipse aux auteurs de télé qui, c'est vrai, abusent du flash-back et du flash-forward, comme on dit à Pointe-Claire. Perso, la série Transparent m'a ému autant que le film Room, qui est dur à battre côté larmes. Mr. Robot bat n'importe quel film sur le piratage informatique. Game of Thrones surclasse toutes les mégafranchises fantastico-médiévales à la The Hobbit. Et The Night Of raconte les coulisses d'un procès de meurtre avec tellement plus de sensibilité que tous les films d'avocats qui sortent de Hollywood comme de la saucisse en carton.

Mamoudou Athie et Shameik Moore dans The Get Down,... (Photo David Lee, archives La Presse Canadienne) - image 3.0

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Mamoudou Athie et Shameik Moore dans The Get Down, de Baz Lurhmann

Photo David Lee, archives La Presse Canadienne

Marc Cassivi: Les contre-exemples pleuvent, Hugo! Je n'ai pas vu de série télé traitant de la Shoah avec la maestria du Fils de Saul. Et puis, depuis quand tu aimes le fantastico-médiéval, toi? Il fut une époque où tu te moquais des médiévaleux-gosseux-d'épées-dans-leur-clôture-de-cèdre. Je ne dis pas qu'il ne se fait pas de l'excellente télé, ici comme ailleurs (on ne peut être contre la Scandinavie comme on ne peut être contre la vertu). Mais je crois qu'il est faux de prétendre que le format télévisuel est un nouvel eldorado au pouvoir infini (au-delà même du câble). On a beau vanter les mérites d'une série comme Narcos, il reste que c'est de la télé efficace mais somme toute conventionnelle. À chaque média ses forces. Et qu'on ne me dise pas que le cinéma est un art pour les grabataires. Xavier Dolan continue de faire des films, que je sache. Et Damien Chazelle n'a que 31 ans. Les forces vives du cinéma n'ont pas toutes déserté le grand écran.

Hugo Dumas: Tut, tut, tut, correction. J'aime Game of Thrones, point. Les farfadets gossants et joueurs de vielle à roue, je les laisse aux fans de «grandeur nature». Autre truc: je suis probablement un des seuls qui n'ont pas du tout embarqué dans Narcos. L'emballage fait cheap, je trouve. Un point où la télé se démarque nettement de ton cher cinéma, c'est en comédies intelligentes qui s'adressent à des adultes cultivés et bien élevés. Les Veep, Unbreakable Kimmy Schmidt, Silicon Valley et Broad City possèdent un ton caustique, des dialogues brillants et un raffinement de plus en plus difficile à retrouver au grand écran. C'est très dommage. Tu parles de télé efficace et conventionnelle dans le cas de Narcos. Ces qualificatifs ne s'appliquent-ils pas à la grande majorité des films qui se fraient un chemin dans nos salles? On n'a pas tous le privilège de regarder la crème de la crème des productions internationales après la montée des marches à Cannes!

Marc Cassivi: Je suis d'accord avec toi pour les comédies, même si je me suis vite lassé de Kimmy Schmidt. Le cinéma hollywoodien en général pousse le public vers des séries télé intelligentes et donne des munitions à ceux qui prédisent «la mort du cinéma» (un thème funéraire récurrent). Mais le cinéma, ce n'est pas juste Hollywood! Ni Cannes, du reste. L'obsolescence du cinéma n'a pas été programmée. Sa spécificité continuera de faire sa force. Mais pour revenir à David Lynch... J'admettrai que j'ai très hâte de voir la troisième saison de Twin Peaks. Pour moi, c'est ce qui s'est fait de meilleur à la télé, toutes époques confondues. Le plus beau mariage de la télé et du cinéma.

Hugo Dumas: Et l'héritage que David Lynch a laissé à la télé se retrouve un peu partout aujourd'hui, notamment dans l'excellente série Les revenants, qu'on a tous les deux bien aimée. Par contre, il faudrait que ton cinéma, qui se cherche une identité, arrête de recycler le bon stock de ma télévision, s'il vous plaît. Parce que les films tirés de Sex and the City et Entourage, on s'entend que c'est plus du matériel à Aurore qu'à Oscars. Pas touche aux classiques du petit écran. Est-ce clair, grand écran?

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