Vincent Graton: confessions d'un orphelin politique

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PHOTO Martin Chamberland, LA PRESSE- Montreal, Quebec---Pour illustrer la rubrique Coup de gueule, ou notre chroniqueur Marc Cassivi s'entretient d'enjeux d'actualite avec un artiste different chaque semaine, prendre des photos du comedien Vincent Graton.--- - MARDI 08 SEPTEMBRE 2015 ---- arts # 775542

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Le comédien Vincent Graton est de la 14e saison de L'auberge du chien noir à Radio-Canada, anime Le goût du pays à la chaîne Unis (avec des chefs de partout au Canada) et participe toujours au Club de lecture de Bazzo.tv à Télé-Québec. Reconnu pour son implication politique et sociale, il n'est pas (encore) prêt, à 56 ans, pour la politique active. Ces jours-ci, il a un objectif: chasser Stephen Harper du pouvoir.

Quand j'ai appris qu'Édouard Lock mettait fin aux activités de La La La Human Steps, j'ai pensé aux contrecoups des coupes du gouvernement Harper dans les tournées à l'étranger, en 2008. Les artistes s'étaient mobilisés à l'époque et ils avaient eu un impact. On n'entend pas les artistes dans cette campagne électorale...

À l'époque, j'avais eu accès à des sondages qui démontraient que 80% de la population québécoise était derrière nous. Dès 2006, on s'est mobilisés. Mais on n'a plus retrouvé cet élan après 2008.

Pourquoi, à ton avis?

Je sens qu'il y a comme un essoufflement. Il y a une fatigue, alors que le coup de grâce, on peut le donner là. Je me suis beaucoup impliqué dans la dernière course à la direction du PQ avec Alexandre Cloutier. J'ai réalisé que plusieurs ne comprenaient pas les principaux enjeux de la culture et que nous-mêmes, les artistes, avions de la difficulté à bien les définir. Il y a un grand vide sur le plan politique. Les artistes ne sont pas si impliqués que ça. Ils vont signer des lettres et donner leur appui, mais s'engager dans une instance, quelle qu'elle soit, c'est plus rare. Ça me fascine de voir à quel point le monde culturel a de la difficulté à créer un lobby vigoureux. Notamment pour faire comprendre à la population ce qu'est la culture et quelles sont les retombées économiques de notre industrie.

Tu t'es impliqué dans la campagne du PQ; comment tu analyses la déconfiture actuelle du Bloc?

Je pense que les souverainistes n'ont pas fait de mea culpa ni de réelle analyse de la dernière défaite électorale. Et pas seulement de la dernière défaite. Former un gouvernement minoritaire par la peau des fesses, après tout ce qui s'est passé sous Jean Charest, c'était déjà un signal d'alarme. Philippe Couillard est rentré comme une balle et, malgré toute la contestation de son gouvernement, il reste en avance dans les sondages. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le mouvement souverainiste. Il faudra qu'il fasse un vrai bilan, qu'il se regarde réellement dans le miroir, qu'il renouvelle réellement son discours, qu'il donne de réels pouvoirs aux jeunes qui montent, qu'il y ait une transition dans l'establishment. J'ai beaucoup de sympathie pour Gilles Duceppe, mais il revient avec le même discours qu'il y a quatre ans. Est-ce qu'on parle d'un projet emballant? De solidarité sociale? Pantoute. On parle de complots fédéralistes...

Est-ce que ton expérience pendant la campagne à la direction du PQ t'a rendu plus cynique vis-à-vis de la politique ou seulement plus lucide?

Je te dirais les deux. J'ai la conviction que si on veut changer les choses, il faut se mouiller. Si on se mouille, on en bave. C'est clair. Je l'ai vécu en 2006. J'ai eu des menaces. Dès que tu vas au front, il faut que tu sois prêt à recevoir des coups. Mais les gens avec qui j'étais - Véronique Hivon, Alexandre Cloutier, François Gendron - m'ont vraiment donné l'impression de travailler à changer les choses. J'étais un orphelin politique et j'ai retrouvé une famille. C'était très enthousiasmant. Ceci étant dit, quand tu te mets le nez dedans, tu vois toutes sortes de choses: des rumeurs, des alliances, des gens qui attendent que les conditions soient favorables avant de se mouiller. J'ai sollicité bien des gens qui n'osaient pas appuyer Alexandre publiquement, pour toutes sortes de raisons que je comprends. Il faut en solliciter 100 pour en trouver un qui se lance. Il y a des répercussions. C'est évident. Tu vas être moins aimé de «l'autre gang». L'artiste a besoin d'être aimé. Il a besoin d'arrondir ses fins de mois avec des contrats publicitaires. Je comprends certains de ne pas vouloir toucher à la politique. Il y a des conséquences.

Quand on sait comment la saucisse est fabriquée en politique, est-ce qu'on a encore envie d'en manger?

S'il y avait une équipe aussi emballante que celle de Lévesque, ce serait autre chose. Ce qui est clair, et que j'ai réalisé, c'est que tant que j'ai de jeunes enfants, je ne me lancerai pas en politique active. C'est un tue-monde. J'ai retrouvé mon statut d'orphelin. Ce que je sais, c'est qu'il faut que le règne de Harper s'achève. Et qu'il faut voter pour le candidat le plus susceptible de le battre dans chaque circonscription, peu importe sa couleur: rouge, bleu, orange. Dire qu'à une époque, je me consolais en me disant que l'élection de Harper était la «condition gagnante» qu'attendaient les souverainistes...

Moi aussi! Je ne pouvais m'imaginer un politicien dont les valeurs étaient plus aux antipodes de celles de la majorité des Québécois, qu'ils soient souverainistes ou fédéralistes. Son mépris de la science, de l'environnement, de la liberté de la presse...

J'étais convaincu qu'il ferait progresser le mouvement souverainiste. Au contraire, le mouvement a régressé. Malgré Harper, malgré Charest, malgré Couillard. Il faut que les souverainistes se posent de joyeuses questions.

Ce qui me désole beaucoup dans cette campagne, et de façon générale depuis quelque temps, c'est à quel point la communication politique est partisane. Autant à gauche qu'à droite, on se contente de blâmer son prochain, sans la moindre nuance. Ça enlève beaucoup de crédibilité au discours des candidats, qui sont incapables de reconnaître les bons coups de leurs adversaires et de faire honnêtement la part des choses.

Si on est de plus en plus éloignés de la politique, c'est à cause de ça. Et je pense que c'est pour cette raison-là qu'on aimait tant Jack Layton. Il était capable de reconnaître les bonnes idées des autres. Ce qu'on aimait aussi de Lévesque, c'est qu'on avait l'impression qu'il était «parlable». Je suis un ardent partisan d'un régime proportionnel, où il y aurait des possibilités d'alliances. J'ai toujours cru en ça. Le ton acrimonieux de Harper, Trudeau et Mulcair est tout sauf inspirant. Si je suis un orphelin politique, c'est entre autres à cause de cette paresse intellectuelle. La culture, c'est aussi pouvoir préciser et défendre sa pensée grâce à des références littéraires, philosophiques et autres. Que l'on soit souverainiste ou fédéraliste, ce dont on pouvait être fier autrefois, c'est de la politique étrangère canadienne...

Le legs de Lester B. Pearson, les Casques bleus...

Exactement. Le Canada était un chef de file, un médiateur. Je suis allé dans les territoires occupés, j'ai traversé la frontière palestinienne et on me donnait des becs. T'imagines?

Ça, c'est à cause de tes beaux yeux! Ça n'a rien à voir avec ton passeport.

(Rires) Il y avait autrefois une rigueur intellectuelle qui n'existe plus en politique. Le fait de penser, de réfléchir est désormais mal perçu. Mon père faisait 10 000$ par année à vendre des chauffe-eau, mais il lisait Vadeboncoeur. Il est mort en nous léguant 122,44$ dans son testament. On est allés à L'Express et on a bu une bonne bouteille. Son testament, c'était ses livres, annotés, qui nous ont permis de mieux comprendre qui il était, sa pensée. Sa culture.

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