1984: l'amour des chaînes

Maxim Gaudette tient le premier rôle dans 1984, soit... (Photo Stéphane Bourgeois, fournie par le Théâtre Denise-Pelletier)

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Maxim Gaudette tient le premier rôle dans 1984, soit celui de Winston Smith, employé du ministère de la Vérité.

Photo Stéphane Bourgeois, fournie par le Théâtre Denise-Pelletier

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Précédée d'excellentes critiques après sa présentation au Théâtre du Trident à Québec, l'adaptation théâtrale du roman 1984, chef-d'oeuvre de George Orwell, arrive au Théâtre Denise-Pelletier de Montréal. La metteure en scène Édith Patenaude et le traducteur de l'adaptation, Guillaume Corbeil, nous parlent du plus célèbre roman d'anticipation du XXe siècle, qui continue de nous hanter, aujourd'hui plus que jamais.

À l'origine

Le roman 1984 de l'écrivain britannique George Orwell est, avec Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, probablement le livre de science-fiction le plus célèbre. Publié en 1949, Orwell imagine dans ce roman un monde totalitaire extrême dans lequel il n'existe aucune liberté de pensée, alors que chacun est surveillé par des écrans. Winston Smith (Maxim Gaudette dans la pièce), qui travaille au ministère de la Vérité, n'arrive pas à se soumettre aux oublis forcés du régime qui réécrit constamment la réalité dans une propagande incessante. Il tombera amoureux, alors que c'est interdit, et subira la terrible répression de la Police de la Pensée au «ministère de l'Amour», entre les mains d'O'Brien (Alexis Martin). Écrit au début de la guerre froide, 1984 pousse jusqu'au bout les dérives du régime stalinien et du nazisme, mais aussi de toute tentation totalitaire, finalement. «Les grandes oeuvres d'anticipation sont celles qui sont visionnaires, croit Édith Patenaude. Elles mettent le doigt sur quelque chose qui continue de se développer.»

Lecture obligatoire

Le roman 1984 a été lu par des générations d'étudiants, notamment par Édith Patenaude et Guillaume Corbeil. Une lecture marquante. «Ça laisse un souvenir très fort, même si c'est une lecture obligatoire, note Patenaude. On sent que quelque chose est raconté sur le monde qui est encore chaud et pile-poil avec ce que nous vivons encore aujourd'hui.»

«1984 est un roman d'idées, note Corbeil. Ça a été mon premier électrochoc sur la société. Il y a toute une mythologie qui se déploie là-dedans, ce n'est pas pour rien qu'on parle encore de Big Brother aujourd'hui. Ce roman est une métaphore assez ouverte qui fait que, autant, à la base, c'est une critique des systèmes totalitaires, autant on y voit une critique de notre monde aujourd'hui qui aurait triomphé de ces idéologies.» «Ce totalitarisme-là peut s'appliquer à plein d'autres formes d'excès, ajoute Patenaude. On n'a pas l'impression d'être dans un monde totalitaire de nos jours, mais nous avons cette société du divertissement qui nous donne une grande illusion de liberté, alors que nous sommes engourdis de paroles qui nous parviennent malgré nous, étant donné l'omniprésence de nos écrans. C'est comme si on avait accepté ou qu'on désirait être contrôlés. C'est plus raffiné que les totalitarismes dénoncés dans le livre. On en est au stade où on remercie nos Big Brothers...»

L'adaptation

Édith Patenaude est tombée dans une librairie à Londres sur une adaptation très récente du roman, écrite par Robert Icke et Duncan MacMillan. Elle en a confié la traduction à l'écrivain Guillaume Corbeil. «C'est le plus beau cadeau qu'on pouvait me faire, parce que c'est un roman qui a bercé mon adolescence, quand j'adorais la science-fiction, raconte-t-il. Pour moi, ça ressemblait au pauvre Denis Villeneuve qui s'est fait offrir Blade Runner, et qui répond bien sûr oui avant de raccrocher et de comprendre qu'il s'attaque à un monstre. Comment traduire 1984? Il y a tout ce vocabulaire technique, le défi est de trouver des équivalences de la novlangue. C'est très efficace en anglais, mais nous n'avons pas en français des préfixes, par exemple pour former ungood à partir de good. Je devais trouver une nouvelle façon d'écrire ça tout en respectant les références culturelles que nous connaissons.»

Édith Patenaude signe la mise en scène de... (Photo Bernard Brault, La Presse) - image 2.0

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Édith Patenaude signe la mise en scène de l'adaptation du roman d'anticipation 1984, dans une traduction de Guillaume Corbeil.

Photo Bernard Brault, La Presse

Big Brother

De tous les concepts que nous retrouvons dans 1984, c'est celui de Big Brother qui a le plus marqué les esprits, assez pour entrer dans la culture populaire. Big Brother est le chef pratiquement fictif du parti de l'État d'Océania, dont la photo est placardée partout avec ces mots: «Big Brother vous regarde». Chaque individu est sous surveillance par un télécran, ce qui, bien sûr, fait écho aujourd'hui à tous nos appareils qui peuvent effectivement nous surveiller, nous a prévenus Edward Snowden.

«C'était tellement visionnaire d'écrire un roman qui présente un futur où tout le monde allait être surveillé par des écrans», dit Édith Patenaude, qui précise que bien qu'elle ne soit pas une adepte des technologies, les écrans s'imposaient dans la mise en scène. «On s'est attachés à développer des concepts orwelliens pour qu'ils existent de façon scénique. Ce qui explique le choix d'avoir une réalité qui est projetée sans arrêt sur grand écran, pour créer la sensation de la double pensée qui est très importante dans le roman, où il y a deux réalités qui coexistent et qui doivent être considérées comme vraies en même temps. C'était un grand défi auquel tout le monde a participé.»

«L'ignorance, c'est la force»

Trois slogans sont impitoyablement martelés dans 1984: «La guerre c'est la paix.» «La liberté c'est l'esclavage.» «L'ignorance c'est la force.» Dans cette société inhumaine, les mots ne veulent plus rien dire, et on travaille inlassablement à appauvrir la langue pour les besoins de la novlangue, nouvelle langue qui utilise le minimum de mots. Ainsi, plus personne n'aura plus la capacité de développer une pensée et, par conséquent, de manifester la moindre opposition au régime. «J'ai été frappée par "L'ignorance c'est la force", confie Édith Patenaude. C'est le concept le plus fort par rapport à notre époque. La révolution industrielle devait nous libérer et nous donner le temps de cultiver notre pensée. Finalement, nous choisissons de cultiver notre ignorance, nous ne réfléchissons pas davantage. L'intelligentsia est la chose la moins respectée de nos jours. Jefferson a dit qu'une société qui croit qu'elle peut être ignorante et libre se trompe. La liberté n'existe que dans la connaissance. Sinon, on laisse le pouvoir à ceux qui sont au-dessus de nous.»

Qu'est-ce que la résistance?

Que peut-on faire dire de plus à une oeuvre tellement commentée, analysée et récupérée comme 1984? «Quand j'ai revisité l'oeuvre, ce qui m'a frappé est que j'avais retenu cette idée de Big Brother et de l'existence d'une rébellion qui est la Fraternité, explique Corbeil. Mais je n'avais jamais réalisé à quel point le pouvoir et le contre-pouvoir utilisaient le même vocabulaire. La résistance, finalement, n'est souvent qu'une succursale du pouvoir. On voit comment le capitalisme récupère les slogans. Il n'y a pas de réelle échappatoire. On est constamment ravalé par le discours du pouvoir. C'est mis en lumière de façon lucide et impitoyable par Orwell.» «C'est la raison pour laquelle cette oeuvre doit être racontée encore, croit Patenaude. C'est un livre extrêmement lucide qui nous donne les clés pour l'être à notre tour. J'ai l'impression que ça donne envie aux lecteurs et aux spectateurs de regarder le monde tel qu'il est pendant un moment, et c'est toujours ça de pris! Je me suis fait dire à quelques reprises que cette oeuvre était sans espoir, mais pour moi, l'espoir est dans la salle.»

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Du 9 novembre au 16 décembre au Théâtre Denise-Pelletier.

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