Mémoire d'acteurs

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S'il le pouvait, Benoît McGinnis se passerait de l'étape de mémorisation des textes.

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Sylvie St-Jacques

Collaboration spéciale

La Presse

«Comment faites-vous pour apprendre par coeur tous ces textes?» C'est LA question la plus fréquemment posée aux acteurs de théâtre. Faut-il une mémoire d'éléphant pour devenir acteur? Ou à l'inverse, est-ce le métier qui tonifie la matière grise? Nous avons recueilli les expériences et observations de comédiens qui ont joué des kilomètres de textes et d'un spécialiste qui a étudié le lien entre jeu d'acteur et facultés cognitives.

Le comédien Benoît McGinnis, qui fait partie de la distribution de Roméo et Juliette, nous convie au café du TNM pour une conversation informelle où il est question de ce qui lui plaît le moins de son métier: apprendre par coeur des tonnes de mots. «C'est la partie pas l'fun de notre job. C'est très solitaire. Y'en a qui aiment ça, qui disent que cela relève de l'apprentissage... De mon côté, j'aimerais juste pouvoir peser sur un piton et que cela se fasse automatiquement!»

Que ce soit pour imprimer mentalement les milliers de phrases écrites pour son personnage de directeur d'école dans 30 vies, ou retenir les milliers de répliques shakespeariennes de son Hamlet en 2013, Benoît McGinnis a développé ses propres trucs et stratégies.

«Il y en a qui apprennent mieux au café, entourés de plein de bruit. Moi, j'ai besoin de bouger. Parce que si je reste assis chez moi, devant mon texte, je pars...»

Si vous croisez Benoît McGinnis sur un trottoir de Montréal et l'apercevez en train de monologuer en avançant droit devant, un manuscrit collé contre sa poitrine, ne vous inquiétez pas pour son équilibre mental...

«J'ai constaté qu'en marchant, j'apprends facilement mes textes. Et je ne suis pas le seul: tout récemment, je me suis fait prendre par la pluie en apprenant un texte. Je suis arrivé en répétition, pour constater qu'un de mes amis avait lui aussi un texte tout trempé. Je lui ai dit: "Ah ben! On a appris notre texte la même journée!"»

L'École nationale et le Conservatoire de théâtre ne donnent pas de cours sur l'art de mémoriser. C'est à chaque acteur de trouver sa façon d'apprendre. Guylaine Tremblay, une actrice autant sollicitée par la scène que par la télé et le cinéma, se dit choyée par une mémoire exceptionnelle, faculté qui s'est manifestée dès sa tendre enfance.

«Mon père me racontait oralement des histoires comme Le Petit Poucet, Le Chat botté... Si le lendemain, il la reprenait, mais avec des mots différents, je le remarquais tout de suite, je lui disais: "pourquoi là tu dis 'maison' et hier, c'était 'cabane'?"», dit celle qui a réalisé un exploit de mémorisation avec son quasimonologue de la pièce Encore une fois, si vous le permettez, récemment montée chez Duceppe. Un exercice qui s'est avéré inhabituellement ardu pour la populaire comédienne.

«Puisque Michel Tremblay utilise une langue usuelle, on a l'impression que l'apprentissage sera plus facile. Mais c'est le contraire: les tournures de phrases de Nana ne sont pas les miennes, c'est une langue des années 50 que l'on n'emploie plus...»

Guylaine Tremblay dit être dotée d'une mémoire exceptionnelle qui... (PHOTO andré pichette, archives LA PRESSE) - image 2.0

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Guylaine Tremblay dit être dotée d'une mémoire exceptionnelle qui lui permet d'apprendre plus facilement ses textes. 

PHOTO andré pichette, archives LA PRESSE

La peur du trou de mémoire

«Ce qui est difficile, ce n'est pas de retenir, mais d'interpréter la profondeur du personnage, ses différentes facettes», évoque en entrevue téléphonique Andrée Lachapelle.

En sept décennies de métier, la légendaire actrice a offert au public d'innombrables moments de grâce. Ce que l'on sait moins, c'est que sa trajectoire a aussi été semée de quelques moments de pure angoisse associée à la peur du trou de mémoire. «J'ai passé des nuits blanches à pleurer, essayant en vain d'apprendre le long monologue des Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce [mise en scène par Serge Denoncourt à l'Espace Go, en 1999]. Je tournais les pages, mais rien ne rentrait. Annick Bergeron, avec qui je partageais le texte, se trouvait dans la même situation. On se téléphonait l'une et l'autre, à un moment donné, on faisait des plans pour être admises à l'hôpital ou quitter le pays», relate Andrée Lachapelle, qui a finalement joué (et retenu!) les mots de Lagarce.

«Le déclic s'est fait l'avant-veille de la première. Mais je m'étais préparée mentalement à ce que ce soit mon dernier spectacle. J'allais prévenir les gens, dans l'éventualité où j'aurais été incapable d'enchaîner. Je leur aurais demandé d'aller prendre un verre à ma santé!»

Apprendre le monologue d'Oh les beaux jours une dizaine d'années plus tard, pour une production de l'Espace Go? «Une peanut!», lance Andrée Lachapelle.

En fouillant dans ses souvenirs d'une carrière d'exception, elle relate un moment de pur vertige en 1996 au Festival d'Avignon, alors qu'elle faisait partie de la distribution du Passage de l'Indiana, de Normand Chaurette. Elle et ses compagnons de scène, Julie McClemens, Marc Béland et Jean-Louis Millette, devaient jouer face au public, à quelques centimètres du bord de la scène.

«Le trac était tellement abominable que quand je suis entrée en scène et que j'ai aperçu les journalistes, j'ai eu un trou de mémoire et je suis sortie. Mon compagnon de jeu, Jean-Louis Millette, m'a alors prise dans ses bras et m'a dit: "T'es capable, Andrée, vas-y".» Et elle y est allée...

Pour Guylaine Tremblay, qui garde aussi quelques terrifiants souvenirs de trous de mémoire, le plus difficile est d'observer un camarade de théâtre souffrir d'une absence momentanée sur scène. «Cela arrive rarement aux premières, mais plutôt quand tout est rodé. Il suffit d'un moment d'inattention. C'est très épeurant, surtout quand ça arrive à nos amis. On a mal au ventre pour eux. On voudrait leur crier quelque chose, n'importe quoi!»

Pour Andrée Lachapelle, le plus difficile n'est pas... (PHOTO alain roberge, archives LA PRESSE) - image 3.0

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Pour Andrée Lachapelle, le plus difficile n'est pas tant de retenir les mots que «d'interpréter la profondeur du personnage, ses différentes facettes».

PHOTO alain roberge, archives LA PRESSE

Les 1000 visages de la mémoire

Pour l'actrice et danseuse Dulcinée Langfelder, que nous avons rencontrée dans un café du Plateau, la mémoire est à la fois un outil de travail et un objet de recherche. En créant le personnage de Victoria, cette dame âgée en fauteuil roulant qui, depuis 1999, accomplit des fantaisies poétiques et gestuelles sur des scènes de partout sur la planète, Dulcinée a amorcé un travail exploratoire sur le fonctionnement du cerveau.

«À force de passer du temps avec des gens atteints d'alzheimer, j'ai pu observer comment leur état peut ressembler à celui d'être en train de rêver en plein jour», témoigne celle dont le plus récent spectacle, Pillow Talk, parle de la mémoire des rêves, et qui a eu aussi à faire appel à sa matière grise pour réaliser des prouesses de mémoire. «Pour jouer La complainte de Dulcinée en Espagne, j'ai dû apprendre le texte en espagnol, une langue que je ne comprends pas!», raconte celle qui n'est pas la seule à soulever certaines fantaisies de la mémoire qu'impose le métier d'acteur.

Benoît McGinnis a lui aussi remarqué certains phénomènes étranges du cerveau associés à son métier. «C'est complètement schizo: parfois, on dit nos mots, mais en même temps, on pense à plein de choses autres que ce qu'on est en train de dire. Un soir où l'on jouait Being at Home with Claude, des problèmes techniques ont créé de gros feedbacks dans les haut-parleurs. Mais nous avons continué de jouer le texte, en pensant surtout à décider de ce que nous allions faire.»

Andrée Lachapelle, qui ne joue plus depuis plusieurs mois afin de s'occuper à temps plein de son compagnon, André Melançon, gravement malade, remarque qu'elle est de plus en plus en proie aux trous de mémoire. «Il faut les interviewer, les Andrée Lachapelle, les Janine Sutto, rappelle Guylaine Tremblay. Elles portent en elles tant de mémoire, d'un art complètement éphémère.» Elle enchaîne en rappelant la pièce 887 de Robert Lepage, qui évoque tant la mémoire individuelle que collective. «C'est une pièce sur sa mémoire, qui parle du besoin de se souvenir d'où l'on vient.»

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