Geneviève L. Blais: l'âme en friche

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PHOTO Martin Chamberland, LA PRESSE- Montreal, Quebec---La metteure en scene Genevieve L. Blais, qui met en scene un texte d'Erin Shields portant sur la culture du viol, « Si les oiseaux », au Theatre Prospero.--- - MARDI 06 OCTOBRE 2015 ---- arts # 781327

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Luc Boulanger
La Presse

Pour briser le silence des victimes du viol, l'auteure ontarienne Erin Shields a écrit en 2010 la pièce If We Were Birds, couronnée l'année suivante par le Prix littéraire du gouverneur général. Frappée par «la puissance du texte» dès la première lecture, la metteure en scène Geneviève L. Blais produit et dirige sa création québécoise, dès ce soir au Prospero, dans une traduction de Maryse Warda.

Geneviève L. Blais a l'habitude de s'attaquer à des thèmes lourds: les camps de concentration dans Himmelweg (chemin du ciel), l'avortement dans Empreintes. Cette fois-ci, la metteure en scène aborde le viol, tant domestique qu'en zone de guerre, dans sa huitième création pour sa compagnie, le Théâtre à corps perdus.

C'est la traductrice Maryse Warda qui a recommandé le texte d'Erin Shields à Blais. «Après Himmelweg, un spectacle déambulatoire présenté dans l'ancien cinéma Le Château l'an dernier, je sortais d'une grosse production. Et là, je monte une pièce avec neuf interprètes et une scénographie imposante. C'est beaucoup pour une modeste compagnie comme la nôtre. Mais la pièce Si les oiseaux m'habite depuis quatre ans.»

Qu'y a-t-il de si puissant dans ce texte? «La rencontre de la tragédie et du témoignage, d'une prise de parole forte et d'une forme théâtrale très riche. La pièce parle de la difficulté des victimes de viol, de tout temps, à briser le silence. Et de l'importance de trouver les mots pour le dire.»

«Il y a une lumière étrange dans ce texte, poursuit Blais. On parle souvent de la victime qui veut sortir de son corps, se libérer, mais là, les plaies sont vives et difficiles à cicatriser, d'où la métaphore de l'oiseau, qui représente une libération incomplète.»

Blessure invisible

Si les oiseaux fait témoigner cinq survivantes de violence et d'agressions sexuelles commises par des soldats durant cinq conflits différents au XXe siècle. Ce choeur sert d'ancrage aux protagonistes, deux soeurs inséparables, Philomène et Procné, inspirées des Métamorphoses d'Ovide. Elles sont défendues par les formidables actrices Catherine de Léan et Marie-Ève Millot, qui, selon Blais, ressemblent à deux véritables soeurs lorsqu'elles jouent.

«Le viol en zone de guerre existe depuis qu'on raconte la guerre, mais, au fil du temps, les moyens se sont développés, affirme Geneviève L. Blais. Pensons à l'introduction de camps de viol par les Serbes durant la guerre de Bosnie. Avec le temps, on constate que les moyens se raffinent et que l'armée organise un système, une structure, pour permettre les viols.»

«Erin [Shields] mélange les histoires de viol de guerre et de viol domestique et les superpose pour en faire une tragédie contemporaine.», ajoute-t-elle.

La pièce pose aussi la question de comment les victimes peuvent réussir à retrouver leur dignité, leur force, malgré l'immense blessure intérieure. «Un viol, c'est comme une déchirure intérieure. On ne t'a pas arraché un bras ou une jambe. La blessure est invisible, innommable.»

Le viol joue aussi dans une zone trouble de la psyché humaine: la sexualité. «Mêlé à la violence, la barbarie, le viol reste une terrible arme de guerre. Les femmes en ressortent dévastées. Elles portent ça dans leur corps et dans leurs relations à jamais», explique Blais.

Pour le décor, Blais a fait appel à deux concepteurs: l'architecte Éric Olivier Lacroix et le sculpteur Jean Brillant, qui crée des sculptures de grands formats en métal rouillé. Ils ont créé un «purgatoire intemporel qui représente un lieu de la mémoire». Le compositeur Symon Henry a créé un univers sonore étrange, inquiétant, hypnotique. «On veut proposer une expérience aux spectateurs», dit Blais.

Geneviève L. Blais insiste: il ne faut pas s'attarder à la thématique. «Malgré l'horreur du propos, ça reste une belle histoire. C'est l'humain là-dedans qui m'intéresse.»

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Au Théâtre Prospero du 13 au 31 octobre.

Le viol comme arme de guerre

> Guerre de Nankin (1937)

Lors du conflit sino-japonais, plus de 20 000 femmes sont violées par des soldats japonais à Nankin, en Chine, après la chute de la ville.

> Seconde Guerre mondiale (1945)

Les historiens estiment que près de 2 millions d'Allemandes ont été victimes d'agressions sexuelles sur le front soviétique, et que plus de 100 000 femmes ont été violées uniquement à Berlin, entre avril et septembre, lors de la prise de la capitale allemande par les forces alliées.

> Guerre d'indépendance au Bangladesh (1971)

Durant les neuf mois de cette guerre civile au Pakistan oriental, plus de 200 000 femmes issues de minorités ont été violées par les soldats pakistanais et les milices locales.

> Guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995)

Durant la guerre de Bosnie, les forces serbes ont mis en place des camps de viol, dans lesquels 20 000 femmes et jeunes filles ont été agressées, mises enceintes puis tuées pour ainsi détruire la structure familiale et ethnique de la minorité musulmane de Bosnie-Herzégovine.

> Génocide du Rwanda (avril à juin 1994)

Près de 250 000 femmes auraient été violées durant ce génocide visant à exterminer la population tutsie. Selon l'ONU, 75% d'entre elles ont contracté le sida.

Sources: Le Monde diplomatique, Equality Now, slate.fr

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