Chaîne de montage: la cité des femmes disparues

Le metteur en scène Gervais Gaudreault dirige la... (Photo: Martin Chamberland, La Presse)

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Le metteur en scène Gervais Gaudreault dirige la comédienne Linda Laplante dans la pièce qui expose le massacre de centaines d'employées d'usines d'assemblages à Juarez, dans le nord du Mexique.

Photo: Martin Chamberland, La Presse

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Luc Boulanger
La Presse

Gervais Gaudreault, metteur en scène et cofondateur de la compagnie le Carrousel (qui a 40 ans cette année) fait son baptême du Quat'Sous, ce soir. Il dirige la comédienne Linda Laplante dans Chaîne de montage, une pièce qui lève le voile sur la face cachée de l'industrie manufacturière mexicaine. Une histoire troublante.

L'histoire se répète, semblable et prévisible. Depuis 20 ans, chaque semaine dans la région de Juarez, un corps de femme est trouvé par hasard. Torturé, défiguré et horriblement mutilé. Qui est coupable? Qui est responsable?

Telles sont quelques-unes des questions que se demande Suzanne Lebeau dans Chaîne de montage, sa nouvelle pièce «pour adultes» que l'auteure de théâtre jeunesse a écrite durant un séjour à Mexico City. Lebeau va régulièrement au Mexique pour présenter ses pièces traduites en plusieurs langues, dont l'espagnol.

Chaîne de montage est une pièce documentaire et poétique. L'auteure y expose le massacre de centaines de femmes qui sont employées d'usines d'assemblages à Juarez, une ville au nord du Mexique.

Disparues sans laisser de traces, ces femmes sont le symbole de la violence et de la corruption mexicaines. Mais aussi de l'indifférence des consommateurs et des pays occidentaux.

Violence et corruption

Il y a environ 250 usines dans la région qui emploient, pour un salaire de misère, des dizaines de milliers de personnes, en majorité des femmes. Ces usines sont appelées «maquiladora». On y fabrique des appareils électroniques et autres objets électroménagers pour des multinationales étrangères.

Les milliers de femmes qui y travaillent sont souvent venues seules d'autres régions du Mexique. Elles sont jeunes, peu éduquées et souvent vulnérables. Avec la complicité des autorités corrompues, influencées par les trafiquants de drogues de l'État du Chihuahua, ces femmes deviennent vite des proies faciles.

«On ne sait pas combien de femmes exactement sont mortes, explique Gervais Gaudreault. Depuis 20 ans, on avance que 500, 1000 ou 5000 femmes seraient disparues... La seule certitude, c'est que le dossier d'aucune de ces victimes n'a été résolu par les autorités! Malgré les efforts de proches ou les recherches de journalistes, personne ne peut élucider ces crimes. Au contraire, ceux qui s'y intéressent de trop près sont aussi menacés!»

Le cartel de la drogue qui corrompt à la fois la police, le pouvoir local et régional, explique cette lenteur judiciaire. Si ce sordide fait divers perdure, malgré que ce soit l'un des plus grands scandales judiciaires de l'histoire récente, ces femmes ne pèsent pas dans la balance du pouvoir mexicain.

«Souvent, la police va ouvrir un dossier et ensuite les pièces à conviction», remarque Linda Laplante. La comédienne défend seule sur scène la pièce de Lebeau. «Ils se protègent entre eux, poursuit-elle. Si les proches ou des journalistes sont actifs pour enquêter sur ses mortes et ses disparues, ils sont tout de suite menacés.»

Loin du sensationnalisme

Suzanne Lebeau a abordé ce fait divers sordide avec une écriture sensible et pudique. Très loin du sensationnalisme que ce genre d'histoire peut provoquer. «Je veux comprendre et je ne peux pas. Et je ne suis pas la seule. Personne ne comprend, personne ne peut comprendre! Je cherche des explications satisfaisantes, rassurantes, concluantes. Je dois comprendre [...], écrit-elle dans Chaîne de montage.

«Ce qui est habile dans le texte de Suzanne, c'est qu'elle ne fait pas du prêchi-prêcha, dit le metteur en scène et vieux complice de Lebeau. Elle se pose aussi des questions sur ses propres contradictions en tant que consommatrice qui achète des produits fabriqués dans une "maquiladora".»

Finalement, le personnage a une prise de conscience sur les dérives de l'industrialisation. Mais ce qui intéresse Gaudreault, c'est de créer un espace métaphorique: «On n'a pas besoin de tout dire. Il faut laisser un espace d'interprétation au public. En espérant qu'il puisse aussi prendre conscience de cette grande injustice...»

Finalement, les deux artistes sont d'accord sur le fait que la pièce évoque un drame sans le résoudre: «On ne peut pas avoir des réponses simples à des questions complexes.»

Pour en savoir plus

Le site français La cité des mortes propose un webdocumentaire qui trace l'historique du massacre de ces femmes mexicaines, avec une carte interactive qui situe les lieux où sont elles ont travaillé. www.lacitedesmortes.net

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Au Quat'Sous jusqu'au 21 novembre.

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