Denis Lavant: l'acteur et son double

Denis Lavant a séduit des metteurs en scène... (Photo: Nicolas Descoteaux, fournie par le Théâtre Denise-Pelletier)

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Denis Lavant a séduit des metteurs en scène d'exception, dont Patrice Chéreau, Antoine Vitez, Lluis Pascal, Bernard Sobel et aujourd'hui Kristian Frédric.

Photo: Nicolas Descoteaux, fournie par le Théâtre Denise-Pelletier

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Luc Boulanger
La Presse

À 53 ans, Denis Lavant a une prolifique carrière d'acteur de cinéma et, surtout, de théâtre derrière lui. Dès vendredi au Théâtre Denise-Pelletier, le comédien montera pour la troisième fois sur scène à Montréal. La Presse l'a joint à Paris pour revenir sur sa carrière et lui parler de son projet actuel, Andromaque 10-43.

Denis Lavant joue encore et toujours pour la même raison qui l'a poussé à choisir son métier: «Pour la beauté du geste.» Au téléphone à Paris, l'acteur cite une réplique du film Holy Motors de Leos Carax. Son vieux complice au cinéma a sûrement écrit cette ligne juste pour lui.

Trente ans déjà que Carax a révélé l'acteur dans Boy Meets Girl, aux côtés de la diaphane Mireille Perrier. Deux ans plus tard, les deux artistes remettaient ça avec Mauvais sang, avec Juliette Binoche et Michel Piccoli cette fois. Ensuite, Claude Lelouch fera appel à Lavant pour Partir, revenir et Viva la vie, qui feront connaître son visage au grand public.

La gueule de l'emploi

Et quel visage singulier! Des cheveux et des sourcils drus, un nez poupin, la peau burinée de rides profondes, des joues grêlées. En gros plan, ses gros yeux sombres, en orbite, nous toisent, comme le De Niro de Taxi Driver: «Talking to me?!?»

Mais qu'est-ce qu'elle a, la gueule de Denis Lavant? Elle a une tonne de mystères et de blessures. Elle a du trouble et de la détermination, de la puissance et du vécu. Beaucoup de vécu. Elle a finalement séduit plusieurs metteurs en scène d'exception, les Patrice Chéreau, Antoine Vitez, Lluis Pascal, Bernard Sobel et aujourd'hui Kristian Frédric. Tout ce beau monde a donné à l'acteur de grands rôles sur les planches.

«Certes, mon visage a été un atout, a-t-il confié à une journaliste du quotidien Le Monde. Mais je ne suis pas né comme ça. Je l'ai façonné, ce visage. Je l'utilise comme une sculpture. C'est mon instrument.»

Le jeu contre le doute

Vrai. La présence de Denis Lavant au théâtre et au cinéma fait naître des images fortes et contrastées: le monstre et l'ange; le ténébreux et le gamin; la bête et le jeune premier; Richard III et Roméo, en somme. «Par chance, le jeu, c'est le truc le plus sain que j'ai trouvé pour ne pas douter de moi constamment, nous confie-t-il. J'arrive à dépasser l'atermoiement dans le jeu, à canaliser mes démons et mes dualités dans l'entité d'un personnage.»

Denis Lavant revendique aussi le côté archaïque, artisanal de son métier. «Je suis un héritier des saltimbanques et des funambules qui produisaient de l'émotion pour les badauds.»

Avant le Conservatoire de la rue Blanche à Paris, à 13 ans, Denis Lavant s'était initié au mime, au cirque et au théâtre de rue. Cela en fait un acteur rare, sauvage et généreux. Un athlète autant du coeur que du corps. Un sprinter et un coureur de fond.

Trois phares sur sa route

LEOS CARAX

Denis Lavant a joué dans cinq films de Carax. Ce dernier lui a offert son premier rôle au cinéma, à 22 ans, dans Boy Meets Girl. Suivront Mauvais sang, Les amants du Pont-Neuf, Tokyo! et Holy Motors, en compétition officielle au Festival de Cannes il y a deux ans.

SHAKESPEARE

À sa sortie du Conservatoire en 1983, Denis Lavant décroche LE rôle avec Hamlet sous la direction d'Antoine Vitez. Suivront Roméo et Juliette, Timon d'Athènes, Le marchand de Venise, Richard III...

KOLTÈS

L'acteur a joué dans le chef-d'oeuvre de Koltès Dans la solitude des champs de coton et aussi dans le solo vertigineux La nuit juste avant les forêts. Une rencontre de deux solitudes sous les feux de la rampe. Deux voix excessives et profondes venues de France.

À propos d'Andromaque 10-43

Q: Dans Andromaque 10-43, le metteur en scène Kristian Frédric transpose la pièce de Racine dans le Moyen-Orient actuel. Est-ce pour mieux illustrer qu'un classique, c'est un contemporain de tous les temps?

R: L'intérêt n'est pas tant de moderniser Racine que de viser le concret de mots pour aller traquer la vérité, l'authenticité du texte. Dans Andromaque, le langage amoureux des protagonistes et la dialectique de la guerre utilisent les mêmes formules et images!

Q: Vous jouez le roi Pyrrhus. Quelle est la plus grande difficulté dans le jeu?

R: Mélanger les alexandrins de Racine à des répliques en arabe. On passe du moderne au classique. Et l'acteur ne doit pas se laisser avoir par la forme musicale des alexandrins. Il faut aller au concret, à la densité humaine. Pyrrhus est fascinant. Ce tyran est déchiré entre la passion et le devoir. Il implose!

Q: Andromaque est une femme noble, mais aussi captive de Pyrrhus. Mais elle ne bronche pas face aux tumultes et à la tyrannie du pouvoir...

R: La proposition du metteur en scène Kristian Frédric nous fait goûter aux fruits amers de notre époque. Plus nous avons accès au monde à travers de nouveaux outils technologiques, plus nous nous acharnons à détruire ce monde. Le flux d'informations auquel nous avons accès favorise moins la compréhension que la stupeur.

Q: La proposition de Kristian Frédric illustre aussi une triste réalité: les règles de la guerre ne changent pas depuis l'Antiquité. Croyez-vous que le théâtre peut contribuer à mettre fin au cycle de la vengeance?

R: Si je pense au personnage d'Andromaque, son souffle traverse les siècles, de l'Antiquité à nos jours, de la guerre de Troie à la guerre en Irak. Andromaque ne cesse de nous harceler jusqu'à ce que nous déposions les armes. Mais l'humain n'y a pas encore renoncé...

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Au Théâtre Denise-Pelletier du 3 au 24 octobre.

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