Grubb: gagner sa liberté

Après avoir fait une fugue, Sabina Uka a... (Photo: Sophie Quesne, collaboration spéciale)

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Après avoir fait une fugue, Sabina Uka a réussi à négocier avec son père la permission de continuer à participer aux répétitions de la comédie musicale GRUBB.

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Serge Denoncourt a crée, dans la capitale serbe, la comédie musicale GRUBB - Gyspy Roma Urban Balkan Beats. »

(Belgrade) Sabina Uka possède une énergie brute qui explose lorsque la musique jaillit des haut-parleurs. Elle danse avec une fougue qui laisse deviner qu'elle est du genre à faire à sa tête. Peut-être même à braver les interdits. L'intuition s'avère juste : la jeune femme de 19 ans 18, selon les registres officiels a déjà commis l'un des pires délits que peut commettre une jeune Rom célibataire : elle a fugué.

Pour une fille rom, fuguer signifie souvent partir avec son amoureux, sans le consentement de ses parents. Sabina, elle, est partie seule. Elle a profité d'un moment où son père dormait pour quitter la maison en douce et se réfugier à B.I.G.Z., imposant immeuble industriel au sommet duquel Serge Denoncourt crée, dans la capitale serbe, la comédie musicale GRUBB - Gyspy Roma Urban Balkan Beats.

«Je n'en pouvais plus que mon père m'interdise de participer aux répétitions», raconte-t-elle aujourd'hui en riant. La rumeur qui courait alors dans les quartiers roms disait que les garçons recrutés pour le spectacle étaient tous des toxicomanes. «Les parents devraient venir les rencontrer, ils verraient que ce n'est pas du tout le cas», suggère-t-elle.

Sabina a bien sûr fini par rentrer à la maison, mais pas avant d'avoir négocié avec son père la permission de continuer à participer au projet. Or, sa lutte explique en partie pourquoi il n'y a que trois filles parmi la vingtaine de chanteurs et danseurs de GRUBB: en plus de devoir être choisie par Serge Denoncourt, chacune d'elle a dû tenir tête à sa famille pour obtenir le privilège - «droit» semble un mot trop définitif - de participer aux répétitions. La femme, dans la culture rom, demeure le plus souvent soumise à l'autorité d'un homme, son père ou son mari.

D'autres adolescentes ont bien sûr participé aux ateliers et aux répétitions. La plupart ont été mariées. L'une d'elles a d'ailleurs épousé un garçon qui fréquentait aussi B.I.G.Z. Après le mariage, le jeune homme est revenu. Seul. Estomaqué de voir ce garçon qui connaissait pourtant très bien B.I.G.Z. confiner sa femme à la maison, Serge Denoncourt lui a dit de revenir quand il permettrait à sa femme de l'accompagner. «Je ne les ai plus revus, regrette le metteur en scène. Je me suis pensé plus fin que les autres.» L'incident lui a fait constater qu'il ne peut imposer de changement de mentalité aux Roms avec qui il travaille.

La méfiance n'existe pas seulement chez les hommes. Les autres femmes ne sont pas forcément des alliées des jeunes filles roms. Ljuma Ajra, 14 ans, a dû composer avec l'autorité qu'exerce sa grand-mère sur son père et sa mère. Son aïeule craint fort la «mauvaise influence» de B.I.G.Z. sur sa petite-fille. Emina Duda, elle aussi âgée de 14 ans, a dû lutter contre sa propre mère, peu chaude à l'idée de la voir aller aux répétitions et même à l'école secondaire.

Le culte de la virginité

«Il est particulièrement difficile de convaincre les parents d'envoyer les filles à l'école secondaire parce qu'elles sont pubères, constate Refika Mustafic, fondatrice d'un centre de soutien scolaire à Nis, dans le sud de la Serbie. Ils ont peur de perdre le contrôle des filles.» Le culte de la virginité est encore bien vivant dans la culture rom. Le sujet est d'ailleurs abordé dans Psst Akuna, chanson où les garçons s'insurgent contre cette tradition qui interdit aux filles de céder à leurs avances et couvre de honte celles qui l'osent.

Emina, qui a terminé l'école primaire en décembre, voudrait poursuivre ses études. Elle aurait ainsi une chance de s'ajouter aux 2,4% de filles roms titulaires d'un diplôme d'études secondaires. Son père est d'accord, mais pas sa mère. Emina prétend d'abord en ignorer la raison, mais finit par tout déballer: sa mère n'a pas eu l'occasion d'aller à l'école et a vu des amies à elle se déshonorer en fuguant avec un garçon. Elle craint que sa fille fasse de même.

«Mon père a une opinion totalement différente. Il croit en moi, il sait que je ne suis pas ce genre de fille», dit l'adolescente. Son père lui rappelle néanmoins tous les jours d'être une bonne fille et de ne pas se mettre dans le pétrin. «Et si je rencontre un garçon, il me dit de prendre le temps de bien le connaître et de lui en parler, si je crois qu'il est bien pour moi», ajoute-t-elle.

Emina, Sabina et Ljuma assurent que leurs parents sont ouverts à les laisser faire un mariage d'amour. L'affirmation étonne, dans la mesure où ce libre choix va à l'encontre de la tradition des mariages arrangés. L'une des trois filles a d'ailleurs failli être mariée à l'initiative de son grand-père il y a quelques mois.

Entre elles, les filles se révèlent étonnamment bavardes et allumées. Une attitude qui tranche avec leur discrétion lorsqu'elles se trouvent au milieu des garçons dans la salle de répétition. Serge Denoncourt assure toutefois que les filles ont fait d'immenses efforts pour braver leur timidité. Et des progrès. Ljuma et Emina misent beaucoup sur l'énergique Sabina pour leur donner de la force.

Chacune d'elle a conscience de la chance qu'elle a de participer à GRUBB. «Je n'aurais jamais cru que mes parents allaient accepter, avoue Emina. Je suis plus libre que toutes mes amies.» B.I.G.Z., les trois filles l'admettent d'emblée, est l'endroit où elles se sentent le plus heureuses. Sabina n'a d'ailleurs plus à fuguer pour s'y rendre. En soi, c'est une victoire.




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