Temps de Wajdi Mouawad : l'ivresse de la création

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«Au début des répétitions, il n'y avait rien: pas de titre, pas de texte», indique Wajdi Mouawad à propos de sa nouvelle pièce, Temps.

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Renaud Loranger
La Presse

(Berlin) L'auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad a vécu sur le fil du rasoir la semaine dernière. À quelques heures de la création de sa pièce Temps, en ouverture du festival F.I.N.D. de la Schaubühne, il a rencontré la presse en coup de vent, entre deux répétitions. Même s'il s'agit de sa quatrième collaboration avec le célèbre théâtre berlinois, cette nouvelle invitation tient autant du pari fou que de la consécration.

L'action se déroule à Fermont, en plein hiver. Deux frères et leur soeur se retrouvent après 40 ans pour partager l'héritage de leur père mourant. Des vents glaciaux se déchaînent, la ville est attaquée par une horde de rats, contre lesquels les habitants ne se défendront pas. Pour l'auteur, c'est une métaphore de la plaie béante, rouverte après des décennies d'absence, à laquelle les frères comme leur soeur doivent faire face. Chacun des personnages devient ainsi une sorte d'allégorie du temps.

De son propre aveu, Wajdi Mouawad a rarement connu une tension comparable avant une première. Consumé par son travail avec les acteurs, il décrit Temps comme une révolution dans son langage théâtral, dans sa façon d'envisager le processus créatif.

«Au début des répétitions, il n'y avait rien: pas de titre, pas de texte, explique l'auteur. L'hypothèse de départ était que, si l'on enfermait des êtres brûlants de passion ensemble dans une salle de répétition, cette passion allait finir par apparaître. Même si je travaille ici avec des acteurs que je connais bien, avec lesquels j'ai déjà beaucoup travaillé, ça nous plonge tous dans un état de grande fragilité. Je me suis moi-même pris au piège, en quelque sorte. J'ai décidé consciemment de prendre ce risque insensé.»

Une prise de risque dans laquelle il est soutenu de façon inconditionnelle par Thomas Ostermeier, directeur artistique de la Schaubühne. Lui-même dramaturge et metteur en scène, Ostermeier a rencontré Mouawad au Festival d'Avignon, à l'été 2009. Impressionné par le «courage incroyable» de l'artiste, dont la trilogie Littoral, Incendies et Forêts était alors représentée en une seule nuit, 12 heures durant, il a tout de suite envisagé de l'inviter à Berlin. Selon lui, la nouvelle pièce rejoindra autant le public allemand que ceux de Montréal, Québec ou Ottawa, où elle sera jouée au cours des prochaines semaines.

«Le génie de Wajdi est de parvenir à nous raconter une histoire très personnelle, très forte, de façon expérimentale, tout en reliant son travail à la tradition du théâtre québécois et canadien. Ses textes ont toujours une dimension philosophique, presque cosmique, qui leur donne une portée tragique absolument fascinante. Puis, il y a dans Temps cette idée d'isolation, ce combat, ces personnages qui sont prisonniers d'un désert.»

Feu sacré

Wajdi Mouawad est animé du feu sacré. Il parle des acteurs, pour lesquels il dit écrire avant tout, du rapport poétique des mots et du mouvement, se concentre, retourne en lui-même, s'enflamme. Il sait déjà qu'il reviendra à Berlin, la saison prochaine, pour une création qui sera jouée cette fois par la troupe de la Schaubühne, explorant une fois de plus de nouvelles zones d'ombre, prenant un risque peut-être plus grand encore qu'avec Temps.

«Le fait d'écrire pour une troupe essentiellement allemande, pour des gens qui ne parlent pratiquement pas français, de devoir recourir à une traduction simultanée pendant les répétitions, ce sera quelque chose d'inédit pour moi. Je veux découvrir comment une langue étrangère peut devenir un lieu de consolation. Ce sera une aventure ahurissante.»

Les minutes sont comptées, les répétitions reprennent. On s'en doute, il n'a pas regardé la cérémonie des Oscars, le 27 février dernier. À des milliers de kilomètres d'Hollywood, il s'amuse presque qu'on lui pose la question: que pense-t-il du film Incendies de Denis Villeneuve?

«Quand Denis est venu me voir pour la première fois, il y a presque cinq ans, pour me parler de son projet, on s'est tout de suite mis d'accord: le film devait être indépendant de la pièce. En d'autres mots, il s'agit bel et bien d'une autre oeuvre, pas d'une adaptation. Il a fait un film avec une histoire qu'il aimait. C'est un beau film, que j'aime beaucoup et sur lequel je pose le même regard que je poserais sur un autre film.»




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