Cabaret F*ck la culture du viol: «Rire, c'est dénoncer»

Judith Lussier a coanimé le cabaret humoristique F*ck la... (PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE)

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Judith Lussier a coanimé le cabaret humoristique F*ck la culture du viol, qui sera de nouveau présenté le 3 décembre à la Sala Rossa.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Peut-on rire d'une agression sexuelle ? Dimanche dernier, une poignée d'humoristes ont présenté leur numéro sur la scène de la Sala Rossa dans le cadre du cabaret F*ck la culture du viol, animé par Richardson Zéphir et Judith Lussier.

Quand Judith Lussier a accepté d'être maître de cérémonie du spectacle F*ck la culture du viol, il y a environ deux mois, elle ne se doutait pas que le cabaret serait présenté en plein coeur d'un tsunami de dénonciations.

Comme tous les autres invités ce soir-là, son acolyte et elle ont dû retravailler leurs textes à la dernière minute pour les adapter aux soubresauts de l'actualité. Car oui, malgré l'horreur des derniers jours, cette touche-à-tout des médias, qu'on peut voir dans les émissions ALT (VRAK) et C'est juste du web (ARTV), demeure convaincue qu'on peut faire des blagues sur la question de la violence sexuelle.

« La culture du viol a beaucoup été véhiculée dans l'humour, rappelle celle qu'on peut également entendre au micro de Vice & Versa tous les week-ends sur les ondes du 98,5. À travers les stéréotypes, on rit des femmes qui se plaignent des regards insistants des hommes, on rit des ‟Germaine", on rit des comportements efféminés des garçons... On valorise une espèce de masculinité toxique. Ce sont de gros clichés... Je ne pense plus que ce soit drôle. En fait, je crois qu'on est rendus à rire des machos et des agresseurs, rire des hommes qui rient des femmes de cette manière-là. »

Une question de contexte

Rire est une façon pour les victimes et les femmes en général de reprendre le pouvoir, estime celle qui fait également partie du tandem féministe Les Brutes avec Lili Boisvert. « Rire de quelque chose, c'est dénoncer une situation, c'est dire : voyons, ça n'a pas de bon sens ! » 

« Il n'y a personne qui aime se voir en victime, c'est comme revivre le drame à nouveau. Rire redonne une forme de contrôle sur une situation. C'est pas parce qu'on rit d'une agression qu'on la prend à la légère. »

On peut rire de tout, mais ça dépend avec qui, rappelle Judith Lussier. « Il faut pouvoir rire de la bonne affaire, avance-t-elle. C'est ça qui est délicat pour les humoristes. Ils ne savent pas toujours sur quel pied danser. Dans son numéro, Léa Streliski dit : ‟Quand je dis LOL, vous dites viol !"... Si ce n'est pas Léa Stréliski qui le dit, ça ne marche pas. Si elle le dit dans un gala Juste pour rire, ça ne marche pas non plus. Mais si elle le dit dans une soirée qui s'appelle F*ck la culture du viol, et qu'on est tous d'accord avec le principe, qu'on est tous dans l'ironie, qu'on sait qu'au fond, ce n'est pas drôle, alors là, on peut le faire... »

Le ménage n'est pas fini dans le milieu de l'humour, selon l'humoriste en herbe. « Il y a encore une couple de poubelles à sortir ! lance-t-elle. Mais il y a quelque chose de beau dans le fait que les humoristes se réunissent pour en parler. C'est une bonne affaire. Je sais que les femmes se sont rencontrées lundi pour se préparer au gros meeting avec toute la gang. Les échos que j'en ai eus, c'est que les gars avaient quand même pris beaucoup de place et que leurs préoccupations tournaient beaucoup autour de la reprise du contrôle de Juste pour rire. Or, il y a plein d'autres problèmes de sexisme en humour. On l'a vu avec le Gala féminin l'an dernier... Il faut en parler. Les choses changent, il y a de plus en plus de filles en humour et elles n'ont plus besoin de se faire accepter par le boys club... »

Le point de bascule

Judith Lussier était chroniqueuse au quotidien Métro durant le mouvement #AgressionNonDénoncée, il y a trois ans. Elle a eu une impression de déjà-vu lorsque la vague #MoiAussi a commencé. Aujourd'hui, elle reconnaît que le mouvement est allé encore plus loin. « Je pense que les femmes ont appris des erreurs passées, dit-elle. Avec l'affaire Ghomeshi et l'affaire Alice Paquet, on s'est fait dire à quel point on n'était pas adéquates pour dénoncer nos agresseurs ! On ne s'y prenait pas de la bonne façon, on ne comprenait rien au système de justice ! Je m'excuse, mais dénoncer son agresseur, ça ne vient pas avec un mode d'emploi... ce n'est pas une compétence que t'as à acquérir ! »

Pour elle, pas de doute, l'affaire Salvail aura été déterminante. « Jusqu'ici, on était face à l'affaire Weinstein. C'était loin de nous, et la seule chose qu'on en savait, c'est qu'il agressait des femmes et qu'il avait une face de pervers... Tandis qu'Éric Salvail, les gens aiment ce qu'ils voient à la télé, il est le fun, il a l'air gentil. Gilbert Rozon n'avait pas la même cote d'amour que lui, mais il avait une reconnaissance et une importance pour le milieu culturel. C'est ça, le vrai défi, de dénoncer des gens qu'on aime et de se dire : on va se priver de l'intelligence et du talent de cette personne-là parce que ce qu'elle a fait est inadmissible. C'est ça qui est tough. »

Le cabaret humoristique F*ck la culture du viol est organisé par la plateforme de témoignages Je suis indestructible et la revue L'esprit libre. Une supplémentaire est prévue le 3 décembre à la Sala Rossa.




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