Louise Richer: prendre le rire au sérieux

Louise Richer... (Photo: Olivier Pontbriand, La Presse)

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Louise Richer

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Pour diriger une école de l'humour pendant 25 ans, du sérieux, il en fallait. Louise Richer, directrice générale et pédagogique de l'école, en avait des réserves, de même qu'un sens de l'humour qui lui a permis de survivre aux trop nombreux déménagements de l'établissement, aux critiques que son existence a soulevées et aux controverses que ses nombreux et célèbres diplômés ont alimentées.

Le rire de Louise Richer est reconnaissable à des milles à la ronde. C'est un petit rire fluté, aigu et nerveux. D'aussi loin que je me souvienne, Louise Richer a toujours eu le même rire. À 20 ans, à l'UQAM en psycho, elle avait déjà ce rire de collégienne qui rit pour détendre l'atmosphère, pour dédramatiser les conflits ou, tout simplement, pour niaiser.

«Disons que le niaiseux a aidé la petite fille anxieuse que j'étais», m'annonce-t-elle dans le bordel de son bureau, au 7e étage d'une tour, à l'angle des rues Sherbrooke et De Lorimier, là où, depuis sept ans et grâce à une subvention de 650 000$ du ministère de la Culture, crèche l'École nationale de l'humour.

À cause d'une amie commune, je connais Louise Richer depuis plus de 30 ans. Je ne l'ai pas connue petite, quand elle grandissait dans Hochelaga-Maisonneuve, la troisième des quatre enfants de Claude Richer, un ouvrier communiste, et de Fortunat Poulin, une reine du Tupperware.

Mais je l'ai connue étudiante en maîtrise en psycho à l'UQAM. Je l'ai connue actrice en cavale à New York, inscrite pour deux sessions au HB Studio. J'ai passé des soirées avec elle à l'Idéfixe, à La Pleine Lune et au Club Soda de l'avenue du Parc, aux premiers Lundis des Ha! Ha! qu'elle avait accepté d'organiser pour donner un coup de main à son chum et à ses amis, Ding et Dong.

Je crois bien l'avoir vue dans la pièce Sont-ce les effets du Southern Comfort aux côtés d'Isabelle Doré. Je sais que je l'ai vue à l'Atelier continu, rue Laurier, dans Switch et son ensemble, solo écrit par Joanne Arseneau et Isabelle Doré, pour une punk mutante parano qui fait des chansons à répondre sur le viol, parle de l'an 2000 30 ans trop tôt et affirme que ce n'est pas parce qu'elle est parano qu'elle n'est pas en danger...

J'ai vu Louise en amour, en peine d'amour et en couple avec Guy A. Je l'ai vue enceinte en même temps que moi et fêter son anniversaire, chaque année, deux jours après moi.

«L'humour fait oublier la mort»

Malgré cela, je n'avais jamais mis les pieds à l'École nationale de l'humour qu'elle dirige à bout de bras depuis

25 ans. Je n'avais pas encore eu le bonheur de lire sur le mur en face de l'ascenseur: «Je pense, donc je ris», la devise de l'école. Mais surtout, je n'avais jamais discuté sérieusement d'humour avec elle, un sujet qui la passionne et l'enflamme encore après toutes ces années.

«L'humour, dit-elle, fait oublier la mort. Quand tu ris avec des amis, c'est un moment où la mort n'existe pas. C'est pour ça que l'humour est bien plus fondamental dans nos vies que sur scène. C'est le mécanisme d'adaptation par excellence, une façon de faire sortir la steam, un pied de nez au surmoi. Quand j'entends Gabriel Nadeau-Dubois dire aujourd'hui que ça fait du bien de rire de la crise étudiante, je trouve ça réjouissant parce que je sais que ce n'est pas juste pour le divertissement. C'est plus profond que ça.»

Depuis 25 ans, si Louise Richer n'a pas été invitée 100 fois à débattre du nombre trop élevé d'humoristes au Québec, elle n'a pas été invitée une fois. «Déjà en 1983, Jean Beaunoyer de La Presse se plaignait qu'il y avait trop d'humoristes au Québec, rigole-t-elle. Mais, bien franchement, je ne comprends pas le sens de ce débat. D'abord, c'est le public qui décide ou non de l'hégémonie de l'humour. Et puis, pourquoi est-ce qu'on cible toujours l'humour alors qu'il y a six écoles de théâtre qui, chaque année, lancent une centaine d'acteurs sur le marché? Je n'ai jamais entendu personne se plaindre qu'on formait trop d'acteurs! On a fait de l'humour un bouc émissaire. En réalité, il n'est qu'un reflet du monde dans lequel nous vivons.»

Changement de vocation

Louise Richer est la meilleure avocate de l'humour et des humoristes. Pourtant, il y a 25 ans, l'humour était le cadet de ses soucis. L'université et la rencontre des gens de Beau Dommage et de la Quenouille Bleue avaient fait naître en elle le désir d'être comédienne plutôt que psy. Elle avait donc changé de voie et de vocation, mais sans renoncer aux valeurs inculquées par son père, un ouvrier qui vouait un culte à Fernand Séguin et valorisait l'éducation par-dessus tout.

Aussi, les demandes constantes des jeunes humoristes en herbe des Lundis des Ha! Ha! , à la recherche d'ateliers de formation pour apprendre les rudiments du métier, l'ont poussée à l'action. Elle a contacté Gilbert Rozon qui a trouvé, parmi les programmes gouvernementaux, un programme de formation en vue d'une insertion professionnelle. Ainsi naissait, en 1988, l'École nationale de l'humour dans un local miteux de la rue Jean-Talon. Au menu, une formation de 24 semaines payée par le gouvernement. Onze étudiants s'en sont prévalus. Parmi eux, des «inconnus» comme Jean-Marc Parent et François Massicotte.

L'École a grandi, a grossi, a déménagé, s'est détachée du Groupe Juste pour rire (qui continue de siéger sur le C. A.), a augmenté ses droits de scolarité (14 000$ pour deux ans), et elle s'est «anoblie» avec des cours de sciences politiques, de français et d'histoire.

Vingt-cinq ans plus tard, l'École est un OBNL (organisme à but non lucratif), soutenu par le ministère de la Culture et par Patrimoine Canada, mais reconnu par le ministère de l'Éducation, ce qui fait la fierté de Louise. Tout comme le fait que beaucoup des élèves arrivent à l'ENH avec des baccalauréats en sociologie ou en psychologie.

«Moi, ce qui m'intéresse, dit Louise, c'est de former des êtres conscients et lucides qui, avec nous, vont développer une vision du monde. Et autant dire qu'une vision du monde, c'est pas mal plus exigeant que d'être juste funny

Missionnaire dans l'âme

En 25 ans, Louise a vu passer à l'École pratiquement tous les humoristes qui font carrière aujourd'hui: de Mike Ward à Louis-José Houde, en passant par Lise Dion et Martin Matte. En cours de route, elle aurait pu laisser à d'autres le soin d'élever les humoristes de demain et faire trois fois plus d'argent en tant que productrice de télé. Mais il y a chez la fille de Claude Richer une missionnaire dans l'âme.

«Accompagner des jeunes dans leur évolution, leur organiser une séquence d'influence, ça répond à ma personnalité, à mes valeurs et ça me nourrit complètement», conclut-elle.

Hier, c'était l'anniversaire de Louise. On ne dira pas son âge. Seulement qu'elle a franchi un cap important et qu'au lieu de faire une grande fête, elle s'est enfuie à New York avec son fils Théo. Mais qu'on ne s'inquiète pas, elle reviendra bientôt pour organiser le grand gala des 25 ans de l'École, pour semer son rire de collégienne dans les couloirs, et pour nous rappeler que lorsqu'on rit, la mort n'existe pas.

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