This duet: tendresse rock

Brianna Lombardo et Frédérick Gravel dans This duet that... (PHOTO CLAUDIA CHAN TAK, FOURNIE PAR L'AGORA DE LA DANSE)

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Brianna Lombardo et Frédérick Gravel dans This duet that we've already done (so many times).

PHOTO CLAUDIA CHAN TAK, FOURNIE PAR L'AGORA DE LA DANSE

La PresseIris Gagnon-Paradis 3/5

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Que faut-il pour créer un spectacle de danse? Peu de choses, réellement : un iPad branché sur quelques haut-parleurs pour diffuser de la musique de Timber Timbre et Last Ex, quelques effets de lumière, deux chaises, des souliers, quelques vêtements, de l'eau, du whisky, des verres. Et deux interprètes, bien sûr, soit Brianna Lombardo (qui est ici, comme toujours, excellente et intense) et Frédérick Gravel lui-même.

Dans cette nouvelle création intitulée This duet that we've already done (so many times), l'artiste multidisciplinaire - il est chorégraphe, mais aussi musicien, parmi d'autres - délaisse les créations de groupe qui l'ont fait connaître (Tout se pète la gueule chérie, Usually Beauty Fails) pour une oeuvre peut-être plus intimiste, mais tout aussi chargée d'électricité.

Coeurs battants, mains crispées

Décomplexée, cette création s'émancipe des codes traditionnels de la représentation avec les danseurs qui discutent avec les techniciens et se promènent nonchalamment sur scène, alors que les spectateurs entrent un à un dans la salle de l'Agora de la danse réaménagée pour l'occasion.

Gravel bidouille son iPad, fait jouer de la musique, Lombardo leur verse un verre de whisky. On croirait être dans leur salon.

Après un certain temps, sans cérémonial, Lombardo entame sa danse, les bras levés au ciel, sur la pointe des pieds, en équilibre précaire. Lancinante, presque langoureuse, elle laisse ensuite tomber ses bras, offre un déhanchement nonchalant.

Gravel vient la rejoindre, bottes aux pieds, alors qu'elle enfile des souliers à talon. Débute une danse à deux : sans se toucher, ils se jaugent, se fixent avant de s'exécuter, se relancent.

Marqué par les hésitations et les suspensions, le vocabulaire dansé, d'abord simple, s'étoffe, se construit par accumulation. Les pieds de Gravel glissent sur le sol, évoquant brièvement une séquence de breakdance. Fluide, il se déplace, bras désarticulé, corps engagé. Sa fragilité, tout en retenue, émeut.

Revenant comme un leitmotiv, les mains, ces mains dont on ne sait que faire. Poings fermés, poignets cassés, ou alors paumes ouvertes et tendues, index et majeur pointés comme des fusils, les mains ne sont jamais tranquilles, se cherchent... jusqu'à ce qu'elles trouvent l'autre.

La musique de Timber Timbre alourdit soudainement l'atmosphère. Chaussés désormais de baskets, les deux danseurs s'empoignent par le cou, se tirent les cheveux. Sans filet, ils s'attrapent, virevoltent, tombent, recommencent.

On est dans l'urgence, dans l'essoufflement des coeurs battants, la rencontre brutale des corps surchargés d'électricité.

Chair à chair

Pause. Désormais pieds nus, côte à côte, Lombardo et Gravel s'examinent, soulèvent leurs chandails, puis les enlèvent. Face à face, ils se touchent maladroitement, avec rudesse, la main claquant sur la chair, la pinçant, l'empoignant, comparant leur (faible) taux de graisse, examinant les recoins de leurs corps. La main de Gravel glisse rudement sur le sein de Lombardo, cette dernière lui pince la bouche.

L'éclairage emprunte à celui d'un concert rock, projecteurs éblouissants sur les spectateurs, puis se module joliment en contre-jour qui découpe les silhouettes des danseurs. En corps à corps, les bassins agrippés l'un à l'autre, ils tanguent doucement, longtemps, sensuels mais toujours en tension, avant de se séparer et de retourner, seuls, à leur point de départ.

«Run from me, darling», chante Gravel au micro de sa voix grave, comme un avertissement, mais aussi une invitation à recommencer.

Si ce dernier segment gagnerait à être retravaillé, peut-être raccourci, nul doute que Gravel offre ici une proposition forte et aboutie qui, bien que portant sa reconnaissable signature rock, gagne en profondeur, en tendresse même. Le tout, sans se prendre au sérieux, avec ici et là des pointes d'ironie et d'autodérision.

Sa gestuelle, elle, oscille entre l'élongation et la contraction, la retenue et l'explosion, dans cette valse avec l'autre, qu'on désire et repousse à la fois. Une rencontre qu'on se plaît à rejouer, encore et encore, malgré les échecs, malgré les revers.

This duet that we've already done (so many times), de Frédérick Gravel, à l'Agora de la danse.

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