Vu du pont: chronique d'une mort annoncée

François Papineau livre une performance magistrale dans le... (Photo Yves Renaud, fournie par le TNM)

Agrandir

François Papineau livre une performance magistrale dans le rôle du bouillant Eddie Carbone dans Vu du pont d'Arthur Miller au TNM.

Photo Yves Renaud, fournie par le TNM

La PresseLuc Boulanger 3/5

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Certaines rencontres au théâtre semblent commandées par le destin. Comme si le fantôme d'un personnage se cachait dans les coulisses, en attendant qu'un grand acteur le fasse (re)vivre sur la scène.

C'est ce qui arrive ces jours-ci au Théâtre du Nouveau Monde, alors que François Papineau donne une prestation grandiose dans Vu du pont! Son interprétation d'Eddie Carbone, ce débardeur italo-américain sans l'étoffe de ses rêves, pourrait bien marquer la (jeune) mémoire du théâtre québécois.

Pourtant, en (presque) 30 ans de carrière, François Papineau a eu sa part de beaux rôles sur les planches. Il a joué autant dans des classiques d'ici (Boucher, Ducharme et Gauvreau) que d'ailleurs (Molière, Homère et Williams). 

Or, dans la production du TNM, François Papineau n'est pas seulement juste et bouleversant, il rend parfaitement justice à l'intelligence de l'oeuvre d'Arthur Miller. Le comédien lui ajoute même une couche de sens avec la grâce de son jeu.

François Papineau incarne la tragédie de l'homme ordinaire; la faille masculine du pauvre type, ni héros ni truand, qui tue son bonheur à petit feu par son trop-plein d'amour impossible à canaliser. C'est du grand art!

Est-ce ainsi que les hommes vivent?

La pièce s'ouvre avec Alfieri (Paul Doucet), un avocat américain d'origine italienne. Tel un coryphée, le personnage est toujours présent. Il intervient par moments pour raconter la tragédie qui se déroule devant nous, qui va déchirer une famille ouvrière du quartier de Red Hook, à New York, dans les années 50.

Maude Guérin et Mylène St-Sauveur interprètent respectivement la... (Photo Yves Renaud, fournie par le TNM) - image 2.0

Agrandir

Maude Guérin et Mylène St-Sauveur interprètent respectivement la femme et la nièce du débardeur italo-américain Eddie Carbone. À l'arrière, on aperçoit Paul Doucet.

Photo Yves Renaud, fournie par le TNM

Eddie Carbone est un débardeur italo-américain qui vit avec sa femme Béatrice (Maude Guérin, touchante) et sa nièce orpheline prénommée Catherine (Mylène St-Sauveur, un peu figée). Eddie (sur)protège l'adolescente de 17 ans, au point de créer l'ambiguïté sur son désir paternel.

Juste et bon, il accepte d'héberger les deux cousins de Béatrice venus clandestinement d'Italie pour fuir la misère et travailler au noir dans les docks avec Eddie. Catherine va s'éprendre du plus jeune, Rodolpho (Frédérick Tremblay, flamboyant, une révélation), qui la demandera en mariage et voudra s'installer aux États-Unis. Mais tout le monde va bien sûr heurter un mur...

Vu du pont a été créé à Broadway en 1955, après Mort d'un commis voyageur. Les deux pièces font partie des classiques du répertoire et abordent des thèmes similaires: l'illusion du rêve américain, les problèmes liés à la famille, la corruption, l'injustice des hommes, etc.

Arthur Miller est, à ce juste titre, considéré comme l'un des dramaturges les plus importants de notre époque. «Il est capable de porter à la scène de vraies problématiques sociales, politiques, morales, comme dans la tragédie grecque», a confié Ivo van Hove, en marge de sa création de Vu du pont aux Ateliers Berthier de l'Odéon, en 2015.

Fuir vers l'avant

Lorraine Pintal a eu l'idée de monter cette pièce au TNM après avoir vu (et adoré) la production du créateur belge à Paris. Sa mise en scène épurée suggère la sueur des «dockers» du port de Brooklyn et l'univers de testostérone dès la scène d'ouverture. Loin de l'univers naturaliste de Miller, dans le beau décor dépouillé de Danièle Lévesque, la production signée Pintal nous fait plonger dans l'implacable mécanique de la tragédie. Les personnages sont poussés, avancent (ou reculent) vers un destin tracé à l'avance. La musique signée Jorane et la belle lumière de Martin Sirois contribuent à ce sentiment de fuite vers l'avant.

La tragédie est comme un sablier dans lequel s'écoulent les grains de notre impuissance. Avec Vu du pont, Arthur Miller nous dit qu'il n'y a rien de pire dans la vie que de devenir témoin de sa propre chute.

* * * 1/2

Vu du pont. D'Arthur Miller. Mise en scène de Lorraine Pintal. Avec François Papineau, Maude Guérin, Frédérick Tremblay, Mylène St-Sauveur. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu'au 9 décembre. En tournée à l'hiver 2018.




publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer