Animal triste: paradis perdu

Mélanie Demers continue sa quête de sens avec Animal triste, sa... (Photo fournie par l'Agora de la danse)

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La PresseIris Gagnon-Paradis 3/5

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Mélanie Demers continue sa quête de sens avec Animal triste, sa nouvelle création qui marque l'ouverture de la saison de l'Agora de la danse dans le tout nouvel (et encore en construction) Édifice Wilder. Se questionnant sur la condition humaine, elle y présente avec une sombre lucidité un être perdu quelque part entre ses pulsions animales et son hommerie, qui aspire à s'élever en s'égarant dans mille chemins.

L'être humain est un animal soit, mais un animal orgueilleux et arrogant qui se croit au centre du monde et veut contrôler son environnement pour donner un sens à la vacuité de son existence, tout en aspirant, tant bien que mal, à s'élever au-delà de sa condition de simple mortel. Voilà en substance ce que semble nous dire Mélanie Demers dans Animal triste.

Délaissant la théâtralité, les montées dramatiques, la manipulation d'accessoires et les images coup de poing qui l'ont fait connaître - ce que certains de ses admirateurs regretteront sans doute -, la chorégraphe entame réellement un nouveau cycle (qu'on pressentait déjà dans sa pièce précédente Would) avec cette création plus intuitive aux relents méditatifs et mélancoliques, mais aussi plus difficile d'approche.

Alors que Would se construisait d'abord dans la parole, Animal triste laisse une grande place au corps. Aux corps plutôt, ceux de quatre interprètes aux profils éclectiques (Marc Boivin, Francis Ducharme, Chi Long et Riley Sims, tous excellents). Formant sur scène une bête hybride à quatre têtes, ils évoluent pendant presque l'entièreté de la pièce en formation serrée, sur une musique anxiogène signée Jacques Poulin-Denis et Antoine Berthiaume.

Au sol, des dizaines de petits projecteurs aux fils électriques jaunes sinueux comme des serpents forment un espace carré qu'occuperont les danseurs après avoir patiemment branché en début de représentation chacun d'entre eux à une prise électrique. C'est leur arène, l'endroit où ils naissent à la vie ou se donnent en spectacle, dans ce corps qui leur a été donné, qu'ils découvrent et explorent.

Loin d'être en harmonie, ce corps est plutôt agité par des pulsions contraires, qui le mettent sous tension. Demers propose à cet effet une gestuelle captivante, tout en retenue explosive, où l'identité primale et animale semble matée par une conscience qui tord le corps et le désarticule, l'entraînant dans un déséquilibre constant. Dos cambré, poings fermés, poignets cassés, corps secoué de soubresauts: le corps est une cage dont on ne peut s'extirper, un animal qu'on tente de domestiquer, sans jamais vraiment y arriver.

Pot-pourri culturel

Suspendant l'action à plusieurs reprises et jouant avec la perception du temps, déclinant des passages similaires en y insérant de légers changements (ne serait-ce que dans l'intention), la chorégraphe amène doucement le spectateur à refléter sa propre condition humaine dans l'action qui se déroule sur scène, mais sans jamais forcer la note.

En accéléré, on a l'impression de voir défiler l'histoire - pas très réjouissante il faut dire - de l'espèce humaine : ses tourments et anxiétés, ses quêtes existentielles, le contrôle qu'il tente d'exercer sur les autres, son impuissance vaine devant sa mortalité.

Lorsque la parole advient - après un assez long moment -, celle-ci déferle en vagues dans un pot-pourri de références éparses et de lieux communs, du discours de défaite de René Lévesque au référendum en passant par des répliques de films-cultes à un air fredonné du Boléro de Ravel ou au désormais célèbre «Sauf une fois au chalet». Culture populaire et culture avec un grand «C» s'y entremêlent, les époques défilent en ordre et en désordre... On rit, mais jaune. La civilisation et l'homme poursuivent leur marche, imperturbables. Mais ce dernier sait-il davantage qui il est et où il se dirige? Sa quête est-elle vaine?

Voilà la question ouverte sur laquelle nous laisse Demers, dans une scène finale à méditer où Riley Sims récite un passage de la chanson Paradis perdu, de Jean Leloup: «Et puis un jour nous l'apercevrons la terre promise/Il faudra faire attention en accostant/Plusieurs se jetteront à l'eau et se noieront/Il faudra être patient, trouver l'estuaire du fleuve/Au-delà de la mer il existe un pays aussi beau que le paradis...»

* * * 1/2

Animal triste. De Mélanie Demers. Avec Marc Boivin, Francis Ducharme, Chi Long, Riley Sims. Jusqu'au 25 février, à l'Édifice Wilder.




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