887, de Robert Lepage : La mémoire et l'oubli****

Le décor de 887 ressemble à une maison... (Photo Érick Labbé, fournie par le TNM)

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Le décor de 887 ressemble à une maison de poupées dans laquelle des accessoires miniatures prennent vie lorsqu'ils sont manipulés par Robert Lepage.

Photo Érick Labbé, fournie par le TNM

La PresseLuc Boulanger 4/5

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Avec 887, Robert Lepage revisite son enfance pour mieux éclairer notre Histoire. Son solo de deux heures à l'affiche du TNM constitue un moment fort de sa foisonnante carrière. Pas sa production la plus spectaculaire, mais son oeuvre la plus autobiographique et authentique. Une pièce sur le devoir de mémoire qui forme une brillante illustration du paradoxe québécois.



Une création de et avec Robert Lepage 

Au Théâtre du Nouveau Monde, jusqu'au 8 juin

4 étoiles

Au début de 887, on croit assister à une master class ou une conférence où Lepage dresse la table de sa pièce. Peu à peu, la magie théâtrale opère et vient discrètement nous happer. La scénographie est ingénieuse sans gros artifices. Le décor ressemble à une maison de poupées dans laquelle des accessoires miniatures prennent vie lorsqu'ils sont manipulés par l'interprète.

L'écriture de Lepage s'éparpille un peu vers le milieu de 887. La scène sur l'origine du théâtre, entre autres, nous éloigne du propos. Mais celui-ci revient en force.

La prémisse de 887 (le titre fait référence à l'adresse de la famille Lepage, avenue Murray dans le quartier Montcalm à Québec) est un hommage à son père ; le héros de son enfance. Ce chauffeur de taxi incarne l'archétype de l'ouvrier canadien-français des années 50 et 60. Un homme humble et silencieux qui travaillait fort pour faire vivre les siens.

Or, le fil rouge de l'oeuvre est le poème de Michèle Lalonde, Speak White, que Lepage doit mémoriser pour le livrer à l'occasion d'un spectacle pour le 40anniversaire de la Nuit de la poésie. Un exercice qui s'avère ardu, car la mémoire joue parfois des tours à l'histoire.

Je me souviens

Speak White a été écrit en 1968, en marge de l'essai de Pierre Vallières, Les nègres blancs d'Amérique, autre texte phare du mouvement national québécois. (Pour la petite histoire, le poème a été lu pour la première fois en public à la Comédie-Canadienne, l'actuel TNM !) Ce très beau poème dénonce le colonialisme britannique. Or, par-delà la langue du « conquérant », c'est surtout un hymne à la liberté de tous les peuples prisonniers de l'impérialisme économique et culturel des classes dominantes. Un appel à la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Au final, Lepage viendra dire à l'avant-scène Speak White. Avec force et fébrilité. Alors, on réalise tout le temps écoulé depuis les années 60 au Québec. Le « peuple-concierge » a finalement pris le contrôle de son destin économique et de ses affaires sociales. Mais a-t-il transformé le Québec en « une société plus juste et plus fraternelle » ? Ou se contente-t-il de parler « production, profits et pourcentages » ?

Robert Lepage répond un peu à la question en affirmant que Speak White aurait dû être lu par son père. Comme si le fils du chauffeur de taxi avait trahi les siens en accédant à l'élite culturelle.

Cela nous rappelle le sentiment partagé par un autre auteur de théâtre, Michel Tremblay, et sa pièce jouée en face chez Duceppe qui rend hommage à... sa mère. Dans les deux cas, le théâtre se fait intime et autobiographique pour mieux aborder la mémoire et la collectivité.

Le paradoxe québécois, outre le pays et l'oubli, c'est aussi son mépris honteux de la culture. Lepage y fait un clin d'oeil dans 887 en écoutant sa « viande froide » préparée par Radio-Canada. Marcel Dubé y a goûté, dimanche dernier au gala Artis, lorsque TVA a passé complètement sous silence la disparition de l'auteur de Zone.

Je me souviens de quoi au juste ?

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887

Une création de et avec Robert Lepage. Au Théâtre du Nouveau Monde, jusqu'au 8 juin.




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