Les feluettes: du théâtre à l'opéra

Le ténor Jean-Michel Richer et le baryton Étienne Dupuis incarnent... (Photo François Roy, La Presse)

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Le ténor Jean-Michel Richer et le baryton Étienne Dupuis incarnent les deux jeunes amoureux au coeur du drame Les feluettes, monté pour la première fois à l'opéra.

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Luc Boulanger
La Presse

Près de 30 ans après sa création au théâtre, Les feluettes renaît à l'Opéra de Montréal, avec la musique du compositeur australien Kevin March et le livret de l'auteur de la pièce, Michel Marc Bouchard. Retour sur une oeuvre mythique du théâtre québécois.

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Notre photographe a pu assister à une répétition des Feluettes. Ci-dessus, Jean-Michel Richer et Étienne Dupuis.

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PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE-MONTREAL Presentation mediatique d’une repetition de l’opera adaptee de la piece de theatre Les Feluettes de Michel-Marc Bouchard. Sur la photo, le metteur en scene Serge Denoncourt.-5 MAI 2016 #818010 ARTS

Photo François Roy, La Presse

Serge Denoncourt n'y va pas de main morte pour qualifier la création mondiale de l'opéra Les feluettes, samedi prochain, à la Place des Arts. « Culturellement, j'ai l'impression de participer à un moment historique, dit le metteur en scène. Cette production défonce un mur, pas seulement au Québec. On est probablement les premiers à montrer une histoire d'amour entre deux hommes dans toute l'histoire de l'opéra lyrique moderne ! » Ça devrait à tout le moins être la première fois qu'un opéra comprend des scènes explicites entre deux hommes.

Septembre 1987. En répétitions avant la première au théâtre des Feluettes dans une salle de 129 places de l'est de Montréal, André Brassard avait prédit tout au plus à son auteur un succès d'estime dans la communauté gaie. « Tu penses que ça va être populaire, mais je pense que ça va se résumer au festival des perfectos et des moustaches ! », avait lancé le metteur en scène, qui a créé la pièce à la salle Fred-Barry.

L'histoire a bien sûr donné raison à Michel Marc Bouchard : sa pièce a été traduite en plusieurs langues, jouée dans les plus prestigieux théâtres et festivals au monde, en plus d'inspirer un film (Lilies) et une comédie musicale en Belgique.

L'auteur a toujours cru qu'autant les homosexuels que les hétérosexuels allaient se reconnaître dans cette histoire d'amour interdit. De Roméo et Juliette à Didon et Énée, en passant par Rodolfo et Mimi dans La bohème, le thème de l'amour tragique et impossible touchera toujours une corde sensible chez le public.

Inutile de dire qu'aujourd'hui, Bouchard est très fier de voir la création mondiale des Feluettes à l'Opéra de Montréal. En présentant ce drame historique où deux jeunes amoureux poussent l'aria en s'enlaçant et en s'embrassant, la maison d'opéra fait-elle preuve d'audace, en 2016 ?

«C'est quand même assez osé pour [une partie] des amateurs d'opéra, réputés conservateurs. Des abonnés ont même appelé à l'Opéra de Montréal pour qu'on retire cette production de leur abonnement annuel.

»

Serge Denoncourt

Pas seulement dans le monde de l'opéra, pourrait-on ajouter. Deux jours après notre entretien, l'organisme Gai-Écoute a organisé un kiss-in devant un bar de la rue Ontario, à Montréal, pour protester contre le passage à tabac d'un couple gai qui s'est embrassé devant la porte de l'établissement. 

CETTE BLESSURE...

Michel Marc Bouchard a 26 ans lorsqu'il entame la rédaction des Feluettes. Deux ans auparavant, il a signé une autre pièce sur le thème de l'homosexualité : La contre-nature de Chrysippe Tanguay, écologiste, créée au Théâtre d'Aujourd'hui, en 1983, avec le jeune Marc Béland dans le rôle-titre. Bien sûr, Michel Tremblay lui a ouvert la voie avec HosannaLa duchesse de Langeais... Puis, René-Daniel Dubois a triomphé avec la création de Being at Home with Claude, en 1985, au Quat'Sous.

Or, tous ces auteurs ont en commun d'avoir toujours refusé d'accoler à leur oeuvre l'étiquette de « théâtre gai ».

«Avec Les feluettes, je voulais utiliser des codes qui n'étaient pas ceux de l'univers gai underground. Je ne voulais pas dire que les gais étaient comme les straights... mais que nous éprouvions les mêmes choses.

»

Michel Marc Bouchard

« Nous portons tous en nous une blessure, peu importe son origine, poursuit le dramaturge. Et l'introspection de cette blessure nous ouvre les portes de la tolérance. La différence, c'est que les personnages marginaux ont des blessures plus symptomatiques. »

S'ADAPTER

Depuis sa création, on a souligné le caractère opératique des Feluettes et son côté lyrique : « Il y a des arias parlées dans le texte de Michel Marc », explique Serge Denoncourt, qui a signé deux productions remarquables de la pièce avant de travailler sur l'opéra.

La démesure du drame romantique, la noblesse de coeur des protagonistes qui entre en conflit avec la morale puritaine de l'époque (nous sommes au Lac-Saint-Jean en 1912) : ces éléments contribuent à l'exacerbation des sentiments propre au genre.

Toutefois, il a fallu couper plus de la moitié du texte, ajuster et adapter le récit pour en faire un drame musical avant tout. « À la blague, je dis parfois qu'au théâtre, quand tu demandes un café, il arrive chaud ; tandis qu'à l'opéra, tu vas boire froid », illustre Bouchard. Ce dernier ne se fait pas d'illusions : « Les mélomanes se foutent un peu de qui a écrit le livret. Ils vont à l'opéra pour la musique. »

Michel Marc Bouchard a travaillé étroitement ces cinq dernières années avec le compositeur australien Kevin March. Celui-ci a eu un coup de foudre pour l'oeuvre de Bouchard en voyant... le film de John Greyson, Lilies, alors qu'il étudiait à l'Université du Michigan, au début des années 2000. En sortant du cinéma, il a tout de suite cherché à contacter l'auteur de l'oeuvre pour lui proposer d'en faire un opéra. 

PURETÉ DE LA JEUNESSE

Michel Marc Bouchard - qui a collaboré à plusieurs adaptations de ses pièces - a dû cette fois réinterpréter son histoire (en étroite collaboration avec March), tout en conservant sa candeur, celle qui habitait le jeune auteur à l'époque. « En cours de route, je n'ai pas voulu porter de regard critique sur le jeune écrivain de 26 ans derrière Les feluettes. Pour conserver la pureté et le style d'une oeuvre de jeunesse », résume l'auteur.

La production de l'Opéra de Montréal, en collaboration avec le Pacific Opera Victoria (qui présentera le spectacle en 2017 dans la capitale de la Colombie-Britannique), s'annonce donc comme une intense rencontre entre deux univers.

«Un metteur en scène doit mettre en images la musique, un art assez abstrait. C'est une autre partie de mon cerveau qui fonctionne lorsque je travaille en répétition.

»

Serge Denoncourt

Celui-ci dirige pas moins de 30 interprètes sur la scène (10 solistes et 1 choeur). La distribution met en vedettes deux étoiles montantes issues de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal : le baryton Étienne Dupuis et le ténor Jean-Michel Richer, qui incarnent les deux jeunes amoureux, Simon et Vallier de Tilly. Ils sont accompagnés de Gino Quilico, de Gordon Gietz et de James McLennan, entre autres. Le chef Timothy Vernon dirige les musiciens de l'Orchestre Métropolitain.

À noter, la première des Feluettes se tiendra alors que Montréal accueillera le colloque Opera America, du 18 au 21 mai, qui réunira plusieurs directeurs des maisons d'opéra du continent.

À la salle Wilfrid-Pelletier les 21, 24, 26 et 28 mai, à 19 h 30

Les nombreuses vies des Feluettes

1987

Création, à l'automne 1987, des Feluettes, sous la direction d'André Brassard à la salle Fred-Barry à Montréal, notamment avec Yves Jacques, Denis Roy et Jean-François Blanchard. Une production du Théâtre Petit à petit et du Centre national des arts.

1989-1990

Reprise de la mise en scène d'André Brassard. La production sera présentée à Montréal et dans tout le Québec, puis en tournée de huit semaines au Théâtre Le Ranelagh (à Paris) et ailleurs en France (Chartres, Alençon, Lorient, Tours, Combs-la-Ville, Brive, Montargis). Avec entre autre Cédric Noël, Henri Chassé (photo) et Jean-Louis Millette.

1991

Création de la traduction anglaise de Linda Gaboriau, Lilies or the Revival of a Romantic Drama, mise en scène par Brian Richmond. Cette production du Théâtre Passe-Muraille, à Toronto, met en vedette Maurice Godin et Damon D'Oliviera, notamment.

1994

Lilies, mise en scène par Sandhano Schultze et Roy Surette, est une production de The Arts Club, Pink Ink et Touchstone Theatre (Vancouver).

1996

Le film adapté de la pièce et réalisé par John Greyson sort en salle et donne l'idée au compositeur Kevin March d'en faire un opéra.

1999

Los Endebles o la Repetición de Un Drama Romántico (traduction en espagnol mexicain de Boris Schoemann) est présentée au Teatro La Capilla, à Mexico.

2002

Patrick Hivon et Renaud Paradis sont en vedette dans la production d'Espace Go, dans une mise en scène de Serge Denoncourt. L'année suivante, à la Soirée des Masques, le spectacle a remporté le Prix du public Loto-Québec, le prix du meilleur rôle de soutien (Robert Lalonde) et celui des costumes et du décor.

2002

Les feluettes fait l'objet d'une adaptation japonaise, mise en scène par Jun Kurata au Studio Life de Tokyo.

2011

Lelies, comédie musicale en flamand inspirée de la pièce de Michel Marc Bouchard, au Fakkel Teater d'Anvers, en Belgique. Le livret est d'Allard Blom, la musique de Sam Verhoeven et la mise en scène de Martin Michel.

Les prémisses

ARGUMENT

Le vieux Simon, condamné à tort pour le meurtre du comte Vallier de Tilly, son amour de jeunesse, convoque en prison l'évêque Bilodeau qu'il soupçonne d'être le réel coupable. Désirant se venger de cette injustice, il séquestre le prélat et lui présente une pièce de théâtre, jouée par des prisonniers, qui relate les événements de ce drame qui a lieu à Roberval au début du XXe siècle.

ACCUEIL 

Les feluettes a marqué le renouveau du théâtre québécois lors de sa création en 1987. Le journal Voir avait écrit que la pièce de Bouchard « brute, sauvage [...] [est] cruelle comme l'amour et comme le théâtre quand il se fait grand ! ».

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