Robert Lepage, artiste hyperactif

«Travailler beaucoup, ce n'est pas juste dépenser de... (Photo: Pascal Ratthé, Le Soleil)

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«Travailler beaucoup, ce n'est pas juste dépenser de l'énergie. Un projet te donne de l'énergie! Si je travaille à un projet qui est excitant, avec dumonde le fun, ça me donne beaucoup plus de vitamines qu'un verre de jus d'orange», confie Robert Lepage.

Photo: Pascal Ratthé, Le Soleil

Robert Lepage et Yannick Nézet-Séguin parcourent tous deux la planète et ils mènent plusieurs projets de front. Lepage s'étonne même qu'ils ne se soient jamais croisés au Metropolitan Opera de New York, où ils ont beaucoup travaillé ces dernières années. Le maestro a voulu savoir comment le metteur en scène s'y prenait pour mener une carrière aussi active. Nous avons posé la question à Robert Lepage.

Quand vous travaillez à un projet d'envergure au théâtre, à l'opéra ou au cinéma, avez-vous une certaine routine?

Je me suis créé une espèce de système qui me permet d'avoir du temps pour penser, pour travailler et pour manger. Je suis extrêmement bien entouré maintenant: j'ai des assistants personnels, des assistants de production et des assistants de metteur en scène qui sont assez drillés. On a parfois des horaires très serrés et c'est sûr qu'il y a encore des soucis sur la table quand une répétition est terminée. Moi, ce qui me permet de ne pas virer fou quand j'ai le nez dans un projet, c'est justement de penser à un autre projet. Mon horaire est construit en sachant très bien qu'il va y avoir des soupapes.

On a l'impression qu'un tournage de film exige une disponibilité 24 heures sur 24. Où trouvez-vous le temps de dormir?

Je ne travaille plus comme ça. Pour mes premiers films, je respectais la machine cinéma et je n'avais même pas le temps de dormir. Je me suis rendu compte que les films en souffraient autant que moi. J'étais très malheureux dans ce monde-là il y a une dizaine d'années et j'avais vraiment juré de ne plus jamais faire de cinéma. Il a fallu que je m'invente un système pour être capable de tourner quand c'est le temps de tourner, et de ne pas tourner quand ce n'est pas le temps. Très peu de maisons de production acceptent de travailler comme ça - les gens sont beaucoup dans l'insécurité -, mais dans le cas du dernier film que j'ai fait [Triptyque], on l'a tourné sur trois ans, on a pris le temps de le faire et, quand on avait une semaine de lousse, on réglait tel ou tel problème dans le film. Il y a aussi les moyens de production qui se sont démocratisés: la machine cinéma est moins lourde qu'il y a 10, 15 ou 20 ans.

Faut-il avoir une certaine discipline physique pour garder le contrôle, pour demeurer concentré?

Absolument. Comme je suis aussi un interprète, je dois rester en forme. Je suis tout le temps en voyage ou en tournée et il n'y a pas de gym ou de piscine dans tous les hôtels. Et puis on vit dans un monde racoleur de fêtes et d'événements, mais je suis beaucoup moins sur le party que je l'étais. [...] Aujourd'hui, je calcule mon énergie comme on calcule son argent. Je me dis: «Ça fait trois jours que tu ne t'es pas entraîné, il y a telle ou telle activité qui est invitante, mais ne fais pas ça: fais tes longueurs, va au gym.» Physiquement, ça m'aide à tenir le coup et ça me donne de l'énergie. Tu ne peux laisser l'âge te gagner dans un métier rock and roll comme le nôtre. Et j'inclus Yannick là-dedans: c'est du rock and roll qu'il fait; c'est fou ce que ça lui demande physiquement. Il faut avoir une discipline physique, mentale et morale.

Avez-vous des heures de sommeil régulières?

Je ne suis pas une personne qui dort très bien ni très longtemps. J'essaie, mais ce n'est pas dans ma nature de dormir sept ou huit heures de suite. Sauf que je fais des powernaps. Deux ou trois fois par jour, je me garde 15 ou 20 minutes pour m'allonger entre deux activités. Et ça marche.

Sur le plan de l'alimentation, avez-vous un régime particulier?

Pendant longtemps, je suivais toutes sortes de régimes juste pour perdre du poids, mais ce n'était pas les bons régimes. C'est en faisant de la gym plus approfondie que j'ai compris que l'alimentation était super importante. Je suis depuis six mois un régime de protéines que je n'avais jamais suivi avant par crainte de devenir gros et de faire du cholestérol. C'est le contraire: je n'ai jamais été aussi en forme, j'ai maigri, j'ai pris de la masse musculaire et j'ai plus d'énergie qu'avant. Je pense aussi qu'il y a des projets qui te nourrissent. Travailler beaucoup, ce n'est pas juste dépenser de l'énergie. Un projet te donne de l'énergie! Si je travaille à un projet qui est excitant, avec du monde le fun, ça me donne beaucoup plus de vitamines qu'un verre de jus d'orange.

«J'ai toujours beaucoup admiré Robert Lepage. Il est vrai que nous n'avons pas encore collaboré, et c'est en effet surprenant, mais je sais que ça viendra et, lorsque ça se passera, ce sera électrique! Je suis heureux qu'il puisse montrer aux lecteurs un autre côté de la création, celui de l'organisation. Robert est un génie, mais il prend les moyens pour pouvoir partager sa créativité avec nous tout en prenant soin de sa tête et de son corps. C'est à la fois primordial et admirable. Et je prends des notes pour les powernaps (j'ai toujours détesté les siestes, mais je les apprivoise tranquillement).»

Yannick Nézet-Séguin

Votre travail exige une capacité de concentration extraordinaire. Avez-vous de petites cases dans votre cerveau que vous pouvez ouvrir et fermer à volonté pour passer d'un projet à l'autre?

Probablement que j'ai ça, mais, pour moi, ça se passe dans les avions. Ce soir, dès qu'ils vont fermer la porte de l'avion qui va m'amener à Las Vegas, tous les projets, toutes les réunions que j'ai eues aujourd'hui, tous les problèmes qu'il faut régler n'existeront plus. Et quand je vais partir de Las Vegas, Vegas n'existera plus! [...] C'est le fun quand les projets sont dans des villes ou des pays différents; ça aide encore plus à se concentrer. J'ai besoin de cette espèce de zone grise, de ce buffer entre deux projets. Et puis quand tu as un vol de quatorze heures et demie vers l'Australie, après avoir lu le magazine En route deux fois, tu vas sortir ton ordinateur et tu vas régler le problème. Ça t'oblige à un moment de réflexion, que tu ne t'accordes pas vraiment si tu es toujours en train de faire de la mise en place.

Quelles différences et similitudes voyez-vous entre votre mode de vie et celui d'un chef d'orchestre?

Le soir d'une première d'opéra, mon travail est censé être fait, mais je suis dix fois plus stressé parce que je ne peux plus rien faire. Yannick, au moins, est en contrôle. Même s'il a travaillé fort avant, même s'il a répété avec l'orchestre, c'est là que ça se passe pour lui. D'une certaine façon, il devient un interprète alors que moi, je deviens un impotent, un incapable, un infirme; si ça crashe, je ne peux rien faire. Donc c'est extrêmement stressant, mais ce n'est pas le même genre de stress. La grande différence entre le metteur en scène d'un opéra et le chef d'orchestre, c'est que même si on est censés avoir le même pouvoir tous les deux, lui s'occupe de régler le temps et moi, je règle l'espace. Il est le maître du temps; moi, le maître de l'espace.




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