Mélanie Joly, ministre des symboles

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Shelly Glover, l'ex-ministre du Patrimoine canadien, m'avait reçue sur la colline parlementaire au milieu d'un bureau d'un beige dépressif. Mélanie Joly, la nouvelle titulaire, me donne plutôt rendez-vous dans un fracas de couleurs, au Musée d'art contemporain de Montréal, dans la salle vaste et nue du conseil où, pendant cinq ans, elle a sans doute été la seule trentenaire à siéger. La particularité de cette rencontre, neuf jours après sa nomination, c'est qu'elle a lieu en territoire provincial et non fédéral, le MAC relevant du ministère de la Culture et des Communications. Celle qui affirme être à la tête du ministère des Symboles serait-elle mêlée dans ses emblèmes? Mélanie Joly m'assure que non.

«Je sais que ce musée n'est pas de ma compétence, mais nous y sommes parce que c'est ici que mon aventure dans les arts a commencé, dans cette salle même, à l'époque de Marc Meyer, au moment où le musée avait un problème de relève», dit-elle avec une certaine fierté, puisque ce problème de relève, c'est elle qui l'a en partie réglé.

Mélanie Joly est arrivée au musée accompagnée d'un fonctionnaire prêté par un autre ministère, n'ayant pas encore de chef de cabinet ni d'attaché de presse. C'était vendredi. Les cheveux attachés en queue de cheval, la nouvelle ministre ne portait pas de tailleur strict et ministériel. Que non! Petite et menue dans son t-shirt blanc et sa veste de couleur sable, assortis d'un long foulard ikat, de leggings noirs et de bottillons en suède de chez Aldo, Mélanie Joly avait l'air d'une jeune stagiaire, malgré ses 36 ans.

Sa tenue était signée Judith & Charles, une des marques du quartier Chabanel qu'elle porte en hommage à sa circonscription et aux designers d'ici.

Dans le domaine vestimentaire, les symboles aussi sont importants, me rappelle-t-elle, me tendant malgré elle une perche pour revenir sur un semblant d'incident protocolaire vestimentaire à sa prestation de serment. Ce jour-là, Mélanie Joly portait un manteau blanc de marque Macage quasi identique à celui de Sophie Grégoire. Avait-elle fait exprès? Cherchait-elle à éclipser la future première dame? Elle éclate de rire à la question.

«Bien sûr que non. Quand Sophie et moi, on s'est vues, on a toutes les deux éclaté de rire. C'était trop drôle!», lance-t-elle sans le moindre malaise.

Avant de rencontrer Mélanie Joly, j'avais entendu beaucoup de rumeurs à son sujet. Qu'elle manquait de contenu, qu'elle était énervée, énervante, cynique, ambitieuse et se tenait elle-même en très haute estime. Étrangement, celle que j'ai rencontrée vendredi ne correspondait pas à la description. Peut-être était-ce l'effet de la fatigue. Elle était, après tout, à la fin d'une longue semaine de réunions et d'allers-retours entre Montréal, Ottawa et Winnipeg, où, étonnamment, elle était allée échanger avec l'ancienne titulaire du Patrimoine canadien. «C'est moi qui ai pris la décision d'aller rencontrer Mme Glover pour parler de dossiers comme celui du 150e de la Confédération et elle a été très généreuse de me recevoir. Rien ne l'y obligeait.»

La semaine avait été longue, mais fatigue ou pas, Mélanie Joly était calme, posée et pas le moindrement énervée. Quand je lui ai serré la main en lui demandant si ça lui faisait un drôle d'effet de se faire appeler madame la ministre, je m'attendais à ce qu'elle réponde non avec désinvolture. «Je ne m'y habitue pas et je pense bien ne jamais m'y habituer», a-t-elle répliqué en rigolant.

Fausse humilité? Pas nécessairement. Tout est allé très vite pour cette fille de Laval, qui a étudié en sciences humaines au cégep Montmorency, puis en droit à Montréal, travaillant l'été au cabinet Davies Ward Phillips & Vineberg, où Lucien Bouchard est devenu son mentor.

Changer de trajectoire

Reste qu'en partant faire une maîtrise à Oxford, en Angleterre, Mélanie Joly avait un rêve: devenir avocate à La Haye, la Mecque du droit international. Pour des raisons peu claires, elle y a renoncé et est revenue pratiquer à Montréal chez Stikeman Elliott, où l'un de ses patrons était l'actuel président de Radio-Canada.

Or même si sa voie semblait tracée d'avance, à 28 ans, elle a tout plaqué pour devenir stagiaire à Radio-Canada. C'est dire qu'il y a seulement huit ans, la ministre du Patrimoine canadien se cherchait encore. «Je n'étais pas très heureuse dans le milieu du droit. J'avais l'impression que le monde des communications me correspondait plus. Alors j'ai postulé pour un stage à Radio-Canada sur les conseils de Jean-François Lépine. J'étais aux nouvelles et j'ai couvert beaucoup de chiens écrasés ainsi que les Fourmis volantes de Saint-Hubert et les mouettes polluantes de Lachenaie. Au bout de six mois, j'ai réalisé que j'aimais mieux répondre aux questions que d'en poser. Mais surtout, il y avait en moi un côté entrepreneur que le journalisme ne comblait pas. J'avais commencé à m'impliquer au Musée d'art contemporain pour y développer une relève philanthropique, un projet qui entrait en conflit avec l'objectivité du journaliste. Il fallait faire un choix et je l'ai fait.»

Quand Mélanie Joly dit que tout a commencé au Musée d'art contemporain, elle n'exagère pas. Chargée en 2009 de recruter de jeunes philanthropes pour assurer l'avenir d'un musée en manque de sang neuf, Mélanie Joly a fait appel à des gens de sa génération, dont deux trentenaires au nom pesant: Ben Mulroney et Alexandre (Sacha) Trudeau.

«Ben n'a pas répondu à mon appel, mais Sacha, avec qui j'avais des amis en commun, oui. C'est lui effectivement qui, quelques années plus tard, m'a présenté Justin Trudeau», dit-elle en souriant, mais en ayant hâte de parler de ce qu'elle entend accomplir comme ministre.

«En premier, lance-t-elle sans consulter la moindre note, je veux retisser les liens entre le gouvernement et le milieu culturel. J'aimerais qu'au mot culture, on ajoute celui de créativité, car l'industrie de la créativité est vaste et englobe autant les artistes que les musées, la pub et le design. Elle représente 642 000 emplois et une activité économique de 47 milliards, deux fois plus que l'agriculture, les pêcheries et la foresterie réunis.»

Pour rebâtir les ponts, Mélanie Joly a une recette miracle: une pluie de millions.

«Mon mandat poursuit-elle, c'est de réinvestir de l'argent: 25 millions à Téléfilm Canada, 25 millions à l'ONF. Je vais doubler le budget du Conseil des arts, qui va passer de 180 millions à 360 millions, et rétablir le programme Promart avec un apport de 25 millions pour assurer le rayonnement de notre culture à l'international. Tout cela représente des sommes importantes, mais c'est ce que nous avons promis et nous allons tenir nos promesses.» Vraiment? Oui, répond-elle sans sourciller.

Sa deuxième priorité? L'avenir de CBC-Radio-Canada. «Nous allons y réinvestir 150 millions pour aider le diffuseur public à prendre le virage numérique et à se moderniser. Dans les années 30, le diffuseur public s'est développé avec la technologie du moment, mais cette technologie a évolué. Je ne dis pas qu'il faut que le diffuseur public devienne un immense site web. Ses plateformes télé et radio marchent très bien, y compris ICI Tou.tv dont je suis une fidèle abonnée et où je rattrape les épisodes de Nouvelle adresse que j'ai manqués, mais sur le plan numérique, il faut en faire plus.»

Questionnée sur la présidence de Hubert Lacroix, qui fut son ancien patron chez Stikeman Elliott, elle se fait avare de commentaires, mais précise qu'elle est chargée de réviser le processus de nomination du C.A. et du président du diffuseur public et qu'elle va s'acquitter de sa mission.

Troisième priorité? Faire en sorte que des préoccupations culturelles fassent l'objet de collaborations avec les autres ministères.

«Nous attendons 25 000 réfugiés d'ici peu. Il faudrait que ce soit l'occasion d'une vaste mobilisation des artistes pour les accueillir. J'aimerais aussi qu'on ait des réflexes d'art dans toutes les sphères, en commençant par le transport public.»

Pour les réflexes d'art, Mélanie Joly n'aura pas besoin d'une grande formation. Elle adore l'opéra, a déjà été abonnée au TNM, en plus de siéger à son comité jeunesse. C'est aussi une collectionneuse d'art contemporain. Même après la défaite municipale qui l'a forcée à réduire son train de vie et à troquer sa grosse BMW pour une petite Fiat, l'art est demeuré son péché mignon. Pour célébrer sa victoire électorale, elle s'est payé une oeuvre du photographe Benoit Aquin, qui est venue grossir une collection réunissant des pièces de John Rafman, John Player, Celia Perrin Sidarous et de l'artiste autochtone Shuvinai Ashoona.

L'entrevue tire à sa fin. En 45 minutes, nous avons couvert avec Mélanie Joly plus de terrain qu'en deux ans avec Shelly Glover. De toute évidence, la nouvelle ministre qui croit en la puissance des symboles pour communiquer avec les citoyens entend être bien plus qu'une ministre... symbolique. Du moins, c'est ce que le temps nous dira.

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