Yannick Nézet-Séguin: l'homme prestissimo

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Mario Girard
La Presse

Yannick Nézet-Séguin deviendra officiellement directeur musical du Metropolitan Opera en 2020. Cela ne l'empêche pas d'occuper ce pupitre en tant que chef invité d'ici là. C'est ce qu'il a fait mardi soir dernier en dirigeant Le vaisseau fantôme de Wagner. À la fin de la représentation, il est venu saluer le public qui était littéralement en délire. De la fosse, les musiciens lui ont offert une pluie de roses. Ce moment a été magique. Et il entrera sans doute dans la légende.

«Ç'a été une émotion extraordinaire, m'a raconté Yannick Nézet-Séguin, lors d'un passage éclair jeudi à Montréal. J'ai senti qu'on m'accueillait à bras ouverts. Je ne m'attendais pas à ça. Je croyais que ça allait prendre plus de temps avant que l'on m'accepte comme successeur de James Levine. Mais je crois que le message était clair. On me disait: "On t'aime, Yannick, on t'appuie. Vas-y et fais tes projets."»

L'étape que franchissait le jeune chef mardi soir à New York comportait une bonne dose de stress. Mais heureusement, l'homme qui vit la plupart du temps en mode prestissimo sait aussi adopter un rythme largo.

«La bonne chose à l'opéra, c'est que toutes les générales sont publiques. Donc, le stress a été plus fort vendredi dernier, me confie-t-il. Mardi, j'avais seulement le sentiment que c'était un moment important. Cela dit, même si j'essayais de me dire: "OK, Yannick, traite ça comme n'importe quelle autre représentation", c'est sûr que ça ne se passait pas comme ça dans ma tête, dit-il en riant. Des critiques ont écrit que ce furent deux heures et demie qui ont passé vite. Tant mieux. Mais pour moi, ce fut différent. Ça s'est passé très lentement car je vivais chaque seconde intensément. J'étais très fatigué après, mais c'était de la bonne fatigue.»

Le défi des orchestres

Montréal accueillera dans quelques jours la quatrième Conférence internationale des orchestres, un évènement qui rassemblera près de 300 délégués de partout au monde (voir «Une rencontre des orchestres» à la fin). Ceux-ci viendront discuter et échanger sur les grands enjeux actuels des orchestres. Celui qui partage sa vie entre Montréal, Rotterdam, Philadelphie et New York en est l'ambassadeur. Malheureusement, son emploi du temps l'empêche d'assister à cet évènement. Cela dit, les défis auxquels font face les orchestres demeurent un sujet qui lui tient à coeur.

«Je crois que les crises qui frappent le monde de la musique classique sont cycliques. Si on retourne en arrière, les églises ont délaissé la musique pour laisser cela aux cours, aux ducs et aux rois. Quand ceux-ci ont abandonné la musique, c'est devenu l'affaire des mécènes, puis des gouvernements. La différence, c'est qu'aujourd'hui les cycles sont plus rapprochés. Ce qui est particulier en 2017, c'est que les crises qui frappent la musique classique ne touchent pas seulement les pays jeunes comme le Canada ou les États-Unis. Ça rejoint surtout l'Europe en ce moment.»

«L'Europe fait face aux mêmes questionnements. Quelle est la place de l'orchestre? Quelle est l'utilité de la musique classique, mais aussi de la culture en général, dans nos sociétés?»

Le rajeunissement du public, le répertoire, l'intégration des technologies, tout cela fait partie des enjeux auxquels font face les administrateurs de formations musicales. La montagne à gravir est énorme. Yannick Nézet-Séguin voit cependant un aspect positif à ce grand questionnement.

«Cela force la communauté internationale de la musique classique à se parler, à mettre en commun des idées et à trouver globalement des solutions. Ce n'était pas le cas il y a 15 ou 20 ans. Chaque orchestre avait sa vision, sa façon de penser. Il y avait moins de mise en commun des énergies et de la créativité.»

Tôt dans sa carrière (il a pris la direction de l'Orchestre métropolitain de Montréal à l'âge de 25 ans), Yannick Nézet-Seguin a dû composer avec ces embûches. «C'est là où je me dis que j'ai été très chanceux d'avoir eu l'OM dans ma vie si tôt. C'était un orchestre qui grandissait à l'ombre de l'OSM. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais à cette époque, nous avons dû nous doter d'une politique et d'idéaux afin de rendre la musique classique accessible. On a été les premiers à faire des projets jeunesse, des projets de développement ou communautaires. À ce moment-là, les autres orchestres ne pensaient pas que c'était nécessaire de faire cela. C'était nécessaire. Aujourd'hui, tout le monde pense comme ça. Ça nous a donné à l'OM une longueur d'avance. Et moi, comme musicien, ça m'a donné une richesse.»

Attirer de nouveaux publics

Yannick Nézet-Séguin fait preuve d'une grande ouverture face à l'intégration des nouveaux publics dans le monde classique. En novembre dernier, lors d'une conférence qu'il a donnée devant les membres du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), on lui demandait s'il tolérerait qu'on tweete durant un concert. «Absolument», a-t-il dit sans hésiter. Il a ensuite parlé avec passion de l'application que l'Orchestre de Philadelphie a créée (LiveNote) et qu'on peut utiliser durant le concert sur son téléphone. Cette application permet de suivre l'oeuvre et de comprendre ses différentes composantes en direct. «Je rêve d'amener cette application à Montréal», a-t-il dit.

Celui que le public américain appelle tout simplement «Yannick» croit que les opérations qui sont faites pour attirer un jeune public portent leurs fruits. «Toutefois, il faut le faire tout en respectant les idéaux de la musique qu'on représente. Par exemple, je ne crois pas qu'on doive amputer une symphonie d'un mouvement en se disant qu'un novice ne pourra pas endurer l'oeuvre au complet. Il faut plutôt construire des ponts entre la musique classique et d'autres genres comme le jazz ou la pop.» 

«Il faut envoyer le message qu'on accepte les autres. Trop longtemps la musique classique a été repliée sur elle-même.»

L'étoile internationale de la musique classique refuse de croire que la musique et les arts de la scène ont un avenir morose devant eux. «Quand on va au concert, il faut s'asseoir et arrêter le temps pendant trois heures. Je crois sincèrement que cela va devenir un besoin essentiel pour les humains. Ces moments seront en contrepoint avec le reste de la vie où tout va tellement vite.»

Ses plus longues vacances

Yannick Nézet-Séguin est arrivé à Montréal jeudi matin afin de participer avec les musiciens de l'OM à un gala-bénéfice au profit de l'orchestre. Notre entrevue a eu lieu juste avant une répétition avec les musiciens. Le lendemain, il retournait à New York pour y diriger de nouveau Le vaisseau fantôme. Depuis plusieurs années sa vie est réglée au quart de tour et son calendrier est toujours noirci quelques années en avance.

L'attachée de presse de l'OM, Laurie-Anne Riendeau, me disait que les responsables des trois orchestres qu'il dirige connaissent deux ans à l'avance les disponibilités que le chef a pour eux. C'est ainsi qu'ils parviennent à organiser les répétitions en vue des concerts, les rencontres de planification pour les prochaines saisons et les nombreuses demandes d'entrevue avec les médias.

«Si je devais accepter toutes les demandes d'entrevue que je reçois du Québec et du Canada, il passerait tout son temps avec les journalistes, m'a dit Laurie-Anne Riendeau. Imaginez si vous ajoutez les demandes que reçoivent Philadelphie, Rotterdam et New York.»

Son assistante personnelle (sa mère) et son agent ont une vue d'ensemble sur toutes ces activités et s'occupent de gérer les demandes d'engagement qu'il reçoit d'autres orchestres en tant que chef invité, les projets d'enregistrement et sa participation à de nombreux évènements spéciaux.

L'engagement de Yannick Nézet-Séguin avec l'Orchestre philharmonique de Rotterdam va prendre fin en 2018. Cela veut donc dire que les trois orchestres dont il sera responsable seront tous situés en Amérique du Nord. Un gros changement dans sa vie. «Oui, en effet, dit-il. Cela va me permettre de souffler un peu et d'être plus disponible pour la communauté.»

Son été sera calme. En fait, ce sera le plus calme depuis fort longtemps. Outre un projet d'enregistrement de La clémence de Titus de Mozart avec la maison Deutsche Grammophon à Baden-Baden et la direction de Parsifal en version de concert au Festival de Lanaudière, Yannick Nézet-Séguin entend se reposer. «Ce seront les plus longues vacances que j'aurai depuis très longtemps. Je suis très heureux de cela.»

Il était très exactement 14 h 59 lorsque j'ai abordé la question des vacances estivales avec lui. «L'orchestre vient de se taire pour s'accorder. Je dois vraiment vous quitter. La répétition commence dans une minute.»

Yannick Nézet-Séguin, l'homme prestissimo, a couru vers ses musiciens, vers la musique, vers ce qui l'anime depuis la tendre enfance. Il a couru vers son bonheur.

Une rencontre des orchestres

Après Berlin, Amsterdam et Oslo, Montréal devient la première ville nord-américaine à accueillir la prestigieuse Conférence internationale des orchestres (CIO). Pendant quatre jours, du 11 au 14 mai, près de 300 délégués d'une quarantaine de pays vont participer à des échanges constructifs sur les grands défis des orchestres dans le monde: les modes de financement, l'impact du numérique et l'implication des musiciens dans la construction du projet artistique ne sont que quelques exemples des thèmes qui seront abordés. Organisé par la Fédération internationale des musiciens et accueilli, à Montréal, par la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec, cet évènement a la chance d'avoir comme ambassadeur Yannick Nézet-Séguin, directeur artistique et chef principal de l'Orchestre métropolitain de Montréal, directeur musical de l'Orchestre de Philadelphie et de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam et futur directeur musical du Metropolitan Opera.




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