La résurrection de L'Aiglon

Le chef d'orchestre Kent Nagano estime que L'Aiglon... (Photo: Robert Skinner, archives La Presse)

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Le chef d'orchestre Kent Nagano estime que L'Aiglon est une oeuvre musicalement «assez importante», notamment parce qu'elle a été écrite par deux compositeurs, pratique plutôt rare.

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Pourquoi Kent Nagano et l'OSM ressuscitent-ils L'Aiglon, opéra français disparu des mémoires depuis des lustres?

Inspirée par la courte vie et le destin avorté du fils de Napoléon Bonaparte et de Marie-Louise d'Autriche, L'Aiglon fut d'abord une pièce d'Edmond Rostand. Elle fut jouée pour la première fois en 1900, le rôle principal fut campé par Sarah Bernhardt, considérée comme la première star internationale du théâtre français. En 1936 et 1937, soit près de quatre décennies plus tard, les compositeurs Arthur Honegger et Jacques Ibert en imaginaient un opéra que l'OSM nous fait redécouvrir.

«L'oeuvre met en lumière la langue française exprimée de manière lyrique. La mondialisation culturelle et l'usage généralisé des sous-titres contribuent au déclin de cette tradition importante, qui comporte des règles précises pour l'intonation et la diction. Si, par exemple, on écoute de vieux enregistrements des années 30, 40, 50 ou même 60, on observe que les chanteurs français obéissent à ces règles. Cette technique était appliquée dans l'opéra, dans l'opéra comique, et aussi chez des chanteurs connus telle Édith Piaf», de justifier Kent Nagano.

«L'Aiglon, de renchérir le maestro, est une oeuvre idéale pour l'OSM et le public montréalais; pour le style français, pour la couleur de l'orchestration française. Nous avons choisi les interprètes pour la qualité de leur langue et leur capacité exceptionnelle à s'inscrire dans cette tradition lyrique.»

Ainsi, la soprano Anne-Catherine Gilet campera le rôle de l'Aiglon ou Duc de Reichstadt, entourée des sopranos Marianne Fiset (Thérèse) et Kimy McLaren (comtesse Camerata), de la mezzo-soprano Julie Boulianne (Fanny Elssler et Marie-Louise), des barytons Marc Barrard (Flambeau), Étienne Dupuis, (Metternich), Philippe Sly (Marmont) et Tyler Duncan (Prokesch), des ténors Pascal Charbonneau (l'attaché militaire), Isaiah Bell (Gentz) et Jean-Michel Richer (Sedlinsky), sans compter le Choeur de l'OSM dirigé par Andrew Megill et Les petits chanteurs du Mont-Royal, sous la direction de Gilbert Patenaude.

Quant à la dimension visuelle de L'Aiglon, elle s'annonce «très abstraite». Décor «sobre et minimaliste», «mise en espace» de Daniel Roussel, «déplacements limités» des chanteurs. Ainsi, la théâtralité de l'opéra devra se déployer «dans l'imagination des spectateurs». Des projections sur un tulle géant, installé derrière l'orchestre, contribueront à stimuler l'imagination de l'auditoire.

Deux compositeurs

Au-delà de la tradition lyrique française, Kent Nagano estime que L'Aiglon est une oeuvre musicalement «assez importante». Notamment parce qu'elle a été écrite par deux compositeurs, pratique plutôt rare.

«On essaie encore de déterminer qui a fait quoi! Eux ne l'ont jamais dit. Si j'arrive moi-même à le déterminer? Non! Et c'est plutôt un compliment, car il s'agit d'une vraie collaboration, d'une oeuvre homogène. Ce qui est d'autant plus fascinant, c'est que les deux étaient plutôt célèbres à leur époque, ils n'avaient pas vraiment besoin de collaborer. C'est le résultat d'une envie et d'une idée communes.

«Les qualités de cette oeuvre sont extrêmement lyriques, l'orientation musicale tient du néo-classicisme. On y observe beaucoup de mouvement et d'accents dictés par les danses à l'époque de Napoléon II; Honegger et Ibert connaissaient la tradition viennoise. Ce qui m'apparaît d'autant plus intéressant, c'est d'évoquer aussi l'esprit culturel parisien de l'entre-deux-guerres. En musique, l'alternative française était alors très forte; les compositeurs, très actifs - Messiaen, Daniel-Lesur, Francis Poulenc, mais aussi Honegger et Ibert.»

L'Aiglon est certes l'occasion de plonger dans une période de l'histoire française ayant marqué le monde entier, à commencer par l'entière francophonie.

Né à Paris en 1811, fils très attendu et promis à un avenir impérial, l'Aiglon eut une courte existence. Élevé à la Cour de Vienne dès l'âge de 3 ans, il connut de très brefs règnes virtuels. Il fut tour à tour roi de Rome, Napoléon II, prince de Parme et duc de Reichstadt. Il fit renaître l'espoir chez les bonapartistes, mais cet espoir fit place à la déception. Il inspira néanmoins le mythe de l'aiglon, prédateur qui ne put prendre son envol au sortir d'un nid peu propice à l'accomplissement de son destin glorieux.

Phénomène culturel

Jusqu'au milieu du siècle précédent, la période napoléonienne a fasciné la francophonie d'Amérique. Voilà une autre bonne raison de ramener L'Aiglon sur notre continent, croit le sénateur Serge Joyal, à qui l'on doit l'essai Le mythe de Napoléon au Canada français (Del Busso éditeur).

«Sous plusieurs aspects, pose-t-il, Napoléon est lié à l'évolution des Canadien français, à leur vie politique, leur vie culturelle, leur vie familiale. Au XIXe siècle, Napoléon, Joséphine et Marie-Louise étaient les prénoms parmi les plus populaires. Nos hommes politiques citaient souvent Napoléon dans leurs discours, à commencer par Sir Wilfrid Laurier. Il était un modèle d'inspiration.»

Quant à l'Aiglon, surnom attribué par Victor Hugo et devenu plus tard le titre de la pièce d'Edmond Rostand, son mythe a aussi pris une place importante chez nous, mais de manière différente.

«Le fils Napoléon, souligne Serge Joyal, c'est l'antithèse du chef victorieux, l'échec de sa succession. Victime du sort, l'Aiglon fut abandonné par son père à l'âge de 3 ans lorsqu'il fut envoyé en Autriche, puis par sa mère partie vivre dans le duché de Parme. Le plus clair de son existence, il fut retenu par les Autrichiens afin de maintenir la stabilité de l'Europe - en France, plusieurs se demandaient si l'héritier de Napoléon ne reviendrait pas un jour.»

Il n'en fut rien. À l'aube de sa carrière militaire, l'Aiglon fut emporté par la maladie. On comprendra que son mythe relève davantage de la dramaturgie que de l'histoire.

«Chez les Canadiens français, rappelle Serge Joyal, cet engouement pour Napoléon II est devenu un phénomène culturel à partir du moment où Sarah Bernhardt vint jouer L'Aiglon trois fois à Montréal, en 1911. Les troupes de théâtre canadiennes-françaises qui virent le jour à cette époque ont joué L'Aiglon régulièrement. Les acteurs faisaient leurs premières armes dans l'une ou l'autre interprétation de L'Aiglon, que l'on jouait aussi dans les collèges classiques. L'Aiglon fut un phénomène unique, soit le plus important de l'histoire du théâtre québécois jusqu'aux années 50.»

Six décennies plus tard, l'opéra inspiré de cette pièce pourrait éveiller les mémoires enfouies.

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L'Aiglon: le fils de Napoléon est présenté par l'OSM sous la direction de Kent Nagano était présenté mardi et sera repris jeudi et samedi, 20h, à la Maison symphonique.

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