Opéra de Montréal: une Turandot sur roulettes

Trois des interprètes: Kamen Chanev, Grigori Soloviov et... (PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE)

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Trois des interprètes: Kamen Chanev, Grigori Soloviov et Hiromi Omura.

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Claude Gingras
La Presse

Quand on a vu Turandot dans la spectaculaire production du Met des années 60 avec ces colosses nommés Birgit Nilsson et Franco Corelli et rien de moins que Stokowski dans la fosse, on a le droit d'être exigeant. Mais puisqu'il faut vivre au présent et non au passé, reconnaissons que le spectacle offert par l'Opéra de Montréal, discutable sur le plan scénique, est plutôt bon en ce qui concerne les voix. Or, pour bien des gens, l'opéra est d'abord une question de voix... et de grands airs portés par ces voix.

Donc, les voix d'abord. Pour sa quatrième production de l'ultime ouvrage de Puccini, l'OdM a confié le rôle-titre à Galina Shesterneva, une jeune soprano russe inconnue, attachée à une maison d'opéra allemande de province. Mais il n'y a rien de provincial chez la nouvelle venue. Elle est belle, elle bouge bien et, surtout, elle projette dans le périlleux In questa reggia une voix puissante, un peu dure par moments, mais convenant tout à fait au personnage froid et cruel qu'elle incarne avec force. À la toute fin, lorsque le prince Calaf brise sa résistance, notre «princesse de glace» fond littéralement dans ses bras.

Pour Calaf, l'OdM est allé du côté de la Bulgarie: voici Kamen Chanev, au geste qui n'a rien d'un prince, qui est même un peu carré, mais avec une vraie voix de ténor. L'OdM nous a déjà infligé bien pire! Le très attendu Nessun dorma, lancé sans problème, est assorti de quelques portamentos d'une autre époque et suscite deux ovations successives.

La plus belle réalisation vocale et dramatique nous vient cependant de la Japonaise Hiromi Omura, que l'OdM présente comme «un chouchou (sic) du public montréalais» et a bien raison de ramener, cette fois en Liù, la jeune esclave amoureuse de Calaf qui se poignarde plutôt que de révéler son nom. Au dernier acte, lorsque Liù révèle à l'inflexible Turandot ce qu'est l'amour, Omura crée une miraculeuse osmose de tendresse dans le regard et de plénitude dans la voix qui constitue le point fort du spectacle. Et c'est elle qui, au rideau final, recevra l'ovation la plus spontanée et la plus considérable de la salle absolument comble.

Les autres interprètes tirent le maximum de rôles qui restent bien secondaires. On en retiendra la solide basse du Russe Grigori Soloviov. Le trio Ping-Pang-Pong est divertissant et montre un bon ensemble. Son bavardage est insupportable, mais il n'y est pour rien. À cet égard, on pourrait l'abréger un peu puisqu'on accepte un finale qui n'est pas de Puccini mais de son disciple Alfano et, au surplus, d'une qualité nettement inférieure.

Tous les interprètes ont un même mérite: s'adapter à un dispositif scénique très chargé et très complexe, souvent clownesque, enfantin et de mauvais goût, puisant à la fois au Cirque du Soleil, au music-hall et aux gadgets commerciaux de télévision. Turandot doit d'abord se déplacer dans une espèce de très haute cage sur roulettes qui la fait ressembler à la Vierge de Lourdes. En total contraste, sa descente de ces hauteurs évoque certains spectacles d'Alys Robi. Calaf entonne son grand air en cherchant son chemin à travers un épais nuage de fumée. Quant au pauvre empereur Altoum, il est emprisonné, comme étouffé, au sommet de ce qui ressemble étrangement à la gigantesque sphère Orange Julep. Sans parler de ce spot aveuglant qu'on braque sur l'auditoire au premier acte, de ces longues guirlandes rouges (couleur de sang!), de ces confettis tombant du plafond, de ces six énormes bébelles pliantes en forme de langue.

Bref, le spectacle, en location de Opera Australia, est à son mieux lorsqu'il n'y a aucun décor. On peut alors admirer une multitude de costumes où domine le blanc, d'extravagantes coiffures et de terrifiants couperets.

Le metteur en scène, qui est aussi chorégraphe, a commandé aux choristes toutes sortes de mouvements inclinés inhabituels, mais d'un heureux effet. Sont-ils authentiques? Ceci est un spectacle et non un cours d'histoire.

Dans la fosse, l'Orchestre Métropolitain ne restitue pas toujours la pleine richesse de la partition, mais le chef invité Paul Nadler en tire, ainsi que du choeur, des moments de réelle émotion, notamment à la mort de Liù.

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TURANDOT, opéra en trois actes (cinq tableaux), livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d'après une fable de Carlo Gozzi, musique de Giacomo Puccini (complétée par Franco Alfano) (1926).

Production: Opéra de Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Première samedi soir. Autres représentations:  20, 22 et 24 mai, 19 h 30. Avec surtitres français et anglais.

Distribution:

Turandot, princesse chinoise:  Galina Shesterneva, soprano

Calaf, «le Prince inconnu»: Kamen Chanev, ténor

Timur, vieux roi tartare en exil, son père: Grigori Soloviov, basse

Liù, leur esclave: Hiromi Omura, soprano

Altoum, empereur de Chine et père de Turandot: Guy Bélanger, ténor

Ping, Pang et Pong, ministres: Jonathan Beyer, baryton, Jean-Michel Richer et Aaron Sheppard, ténors

Le Mandarin: Josh Whelan, baryton

* * * 

Mise en scène et chorégraphie: Graeme Murphy

Décors et costumes: Kristian Fredrikson (location, Opera Australia)

Éclairages: John Drummond Montgomery

Choeur de l'Opéra de Montréal, Petits Chanteurs du Mont-Royal et Voix Boréales (dir. Claude Webster) et Orchestre Métropolitain

Direction musicale: Paul Nadler




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