Musique de films et jeux vidéo: mauvaise note pour le Québec

Coeur de pirate a écrit la musique du... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Coeur de pirate a écrit la musique du jeu Child of Light, créé par Ubisoft Montréal.

Photo: Marco Campanozzi, La Presse

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Quand Ubisoft Montréal a lancé Child of Light, son nouveau jeu conçu à Montréal avec une musique écrite par Coeur de pirate, on a appris avec surprise que la partie orchestrale avait été enregistrée par l'Orchestre symphonique de Bratislava, en Slovaquie. Et il ne s'agit pas d'un cas isolé.

Un nombre important de jeux vidéo conçus ici, de films étrangers tournés à Montréal et même de films québécois voient leur musique enregistrée en Europe de l'Est ou à Seattle. Une aberration à laquelle il faut mettre fin pour donner plus de travail aux musiciens d'ici, affirme la Guilde des musiciens.

«Le niveau de nos musiciens n'a rien à envier à celui des Européens, souligne Luc Fortin, président de la Guilde. Des producteurs américains viennent ici pour leurs tournages, leur postproduction et leurs effets spéciaux. Il faut créer un environnement propice pour que ce soit aussi intéressant pour eux de faire leur musique chez nous.»

Rendez-vous ratés

Parmi les films québécois récents, Il était une fois les Boys est un bon exemple de rendez-vous raté entre le cinéma québécois et les musiciens d'ici. La musique de ce film, composée par le Québécois Marc Ouellette, a été enregistrée à Prague.

«Le producteur m'a dit d'emblée qu'il voulait embaucher des musiciens d'ici, dit Marc Ouellette. Mais en comparant les coûts d'enregistrement avec trois endroits en Europe et un aux États-Unis, nous étions forcés de constater que cela coûtait 30% plus cher de le faire ici.»

Le cachet des musiciens n'est pas seul en cause dans cette facture plus élevée. «Il y a aussi la question des droits de reproduction de la prestation des musiciens», dit-il. Et comme les budgets alloués à la musique sont de plus en plus restreints, les compositeurs doivent faire toujours plus avec moins.

«Quand tu réussis à avoir 3000$ par épisode pour la musique d'une série, tu peux t'estimer chanceux, explique le compositeur Louis Babin. Au Québec, un compositeur est comme un gestionnaire de projet. En plus d'écrire la musique, il s'occupe du temps de studio et planifie le travail. Il y a deux ans, j'ai enregistré deux pièces en République tchèque. Ici, je n'aurais pas pu respecter mon budget.»

Structure d'accueil

Au-delà de l'aspect financier, la structure d'accueil est au coeur du problème. En Europe de l'Est, des services clés en main, modulables en fonction des besoins, facilitent la vie des producteurs. Avec ce système bien rodé, studios et orchestres n'attendent plus que le chef débarque de l'avion avec ses partitions pour commencer l'enregistrement.

«Les compositeurs et les entreprises cinématographiques visitent Prague, Budapest et Sofia pour enregistrer leur musique depuis au moins 15 ans en raison des infrastructures, dit Marc Ouellette. Des agences spécialisées embauchent les musiciens et s'occupent des contrats. Il y a des studios consacrés uniquement à cette musique. Tous les intervenants, y compris les gouvernements, se sont consultés depuis longtemps pour faire en sorte de donner du travail à leurs musiciens à l'année en attirant les producteurs de l'étranger.»

Le Québec compte au moins 12 orchestres symphoniques et des milliers de musiciens de tous horizons qui ne demandent qu'à travailler plus.

«Nous n'avons jamais été sollicités pour enregistrer ce type de musique, dit Gilles Choquet, directeur général de l'Orchestre symphonique de Longueuil. Aux films et aux jeux, on peut ajouter les chanteurs québécois qui vont en Europe faire leurs disques de Noël. Dans les circonstances actuelles, nous ne sommes pas concurrentiels. Mais on ne demanderait pas mieux que de faire travailler davantage nos musiciens.»

Tournages étrangers

Montréal attire en moyenne une quinzaine de tournages étrangers par an. Au Bureau du cinéma et de la télévision du Québec (BCTQ), on croit qu'il est possible d'aller chercher des parts de marché pour l'aspect musical de la postproduction.

«Il y a énormément de talent à Montréal; c'est le temps qu'on exploite ce talent pour accroître les investissements et les capitaux étrangers», croit Hans Fraikin, directeur général du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec.

«Pour que ça fonctionne, il faut améliorer notre offre afin d'être prêts à les accueillir, puis promouvoir notre savoir-faire à Hollywood, où sont les grands donneurs d'ordre, dit Hans Fraikin, directeur général du BCTQ. C'est la stratégie qu'on a utilisée pour les effets visuels et le doublage, et elle fonctionne. Grâce à cela, Montréal est devenue la troisième ville au monde en effets visuels. Pour la musique, il faudra une vraie mobilisation.»

La musique du film Pour toujours, les Canadiens!... (Photo: fournie par TVA Films) - image 2.0

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La musique du film Pour toujours, les Canadiens! a été enregistrée à Prague, en République tchèque.

Photo: fournie par TVA Films

Films québécois, orchestres étrangers

Tournages québécois

Babine (2008): Prague, République tchèque

Pour toujours, les Canadiens! (2009): Prague, République tchèque

L'enfant prodige (2010): Sofia, Bulgarie

Il était une fois les Boys (2013): Prague, République tchèque

Tournages étrangers

Gibraltar (2012): tournage et effets visuels à Montréal, musique à Prague

Mirror, Mirror (2011): tournage et effets visuels à Montréal, musique à Seattle

The Words (2011): tournage et effets visuels à Montréal, musique à Prague

Jeux vidéo

Dans la dernière année, la musique d'au moins trois jeux vidéo importants conçus à Montréal a été enregistrée par des orchestres à l'étranger. La Presse a demandé à leurs concepteurs d'expliquer ce choix.

Child of Light (2014)

Studio: Ubisoft Montréal

Auteur de la musique: Coeur de pirate

Enregistrement orchestral: Bratislava, Slovaquie

Réponse d'Ubisoft Montréal: «Nous reconnaissons la grande qualité des orchestres québécois et nous sommes en discussion continue avec plusieurs d'entre eux. Le choix de l'Orchestre de Bratislava pour Child of Light s'explique par le fait qu'il s'agit de l'un des ensembles les plus reconnus au monde pour son service spécialisé et clés en main pour la musique de jeu vidéo, ce qui correspond à nos contraintes de production.» - Marie Claude Bernard, chef, relations publiques et contenu, Ubisoft Montréal

Thief (2014)

Studio: Eidos Montréal

Auteur de la musique: Luc St-Pierre

Enregistrement orchestral: Prague, République tchèque

Réponse d'Eidos: «C'est l'orchestre qui nous a contactés pour offrir un partenariat, ce que n'a jamais fait aucun orchestre montréalais. Notre philosophie est de travailler le plus possible avec des Québécois et des Canadiens. Quand on va à l'extérieur, ce n'est pas une question d'argent, mais plutôt de trouver le bon partenaire. Cet orchestre n'en était pas à ses premières armes dans le jeu vidéo. Cela veut dire qu'au départ, ils savent qui nous sommes et comprennent ce que nous faisons. Ils ont créé un modèle d'affaires pour s'associer avec notre industrie. C'est certain que si Kent Nagano ou un autre chef d'un orchestre d'ici nous approche et nous dit qu'il a envie de travailler à notre prochain jeu, on va l'accueillir à bras ouverts.» - David Anfossi, chef de studio, Eidos Montréal

Batman: Arkham Origins (2013)

Studio: Warner Brothers Montréal

Auteur de la musique: Christopher Drake

Enregistrement orchestral: Seattle, États-Unis

Réponse de Warner: «Nous aurions aimé travailler avec des gens d'ici pour ce jeu, mais il y avait énormément de contraintes par rapport au fait de travailler à l'extérieur. On parle des droits, des façons de faire - parce que les orchestres d'ici n'ont pas l'habitude de ce type de partenariat - et aussi des prix, qui sont plus élevés.» - Pierre Groulx, coordonnateur aux communications, Warner Brothers Montréal

Quatre idées pour bâtir l'industrie

Une industrie de la «musique pour l'image» qui répondrait mieux aux besoins du cinéma, de la télévision et du jeu vidéo peut-elle se mettre en place au Québec? C'est le rêve que caressent la Guilde des musiciens et son président, Luc Fortin. Leurs quatre idées pour y parvenir:

1) Consultation

«Il faut mettre en branle un chantier où toutes les associations d'artistes, de musiciens, de compositeurs, les propriétaires de salles de concert et de studios d'enregistrement, les syndicats de techniciens, la SODEC et les différents ordres de gouvernement se parlent pour voir comment on peut développer ce secteur.»

2) Infrastructures

«Faut-il construire des studios d'enregistrement à la fine pointe et consacrés à cette musique pour attirer les producteurs? Peut-être. Ou peut-être qu'on peut enregistrer dans des salles et des studios déjà existants. Une chose est sûre, il faut évaluer sérieusement la question.»

3) Structure d'accueil clés en main

«Les villes qui se positionnent dans ce créneau offrent un guichet unique aux producteurs. Ceux-ci n'ont qu'à aller sur un site internet pour consulter la liste complète des services et des équipements disponibles, jusqu'au dernier micro. En ajoutant un service semblable à la palette déjà disponible à Montréal pour le cinéma, on attirerait sûrement plus de productions.»

4) Désaffiliation de l'AFM

«Si la Guilde des musiciens se désaffiliait du syndicat américain qui la chapeaute, l'American Federation of Musicians, comme on le propose actuellement à nos membres, on pourrait assouplir nos règles et devenir plus concurrentiels.»




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