La mémoire de Jordi Savall

Jordi Savall... (Photo David Ignaszewski, fournie par Traquen'Art)

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Jordi Savall

Photo David Ignaszewski, fournie par Traquen'Art

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Après nous avoir présenté sur scène, en début d'année, le concept Venise millénaire - Porte de l'Orient 770-1797, le maître Jordi Savall revient déjà à Montréal, cette fois avec un itinéraire beaucoup plus douloureux.

«La mémoire est essentielle à n'importe quelle civilisation. Sans la mémoire, nous ne pouvons construire un avenir meilleur.»

Joint chez lui en territoire catalan, Jordi Savall dresse la table de cette interview portant sur la transcription en concert des Routes de l'esclavage, magnifique livre-disque paru sous étiquette Alia Vox.

À travers musiques et chants, cet ambitieux projet a pour objet de suivre la trace des esclaves africains vers le Nouveau Monde, de 1444 à 1888.

«Voilà un des plus grands crimes de la civilisation occidentale, soutient notre interviewé. Commis pendant plus de quatre siècles, ce crime n'a jamais été reconnu à sa juste mesure par les nations esclavagistes. Il n'y a eu aucune procédure de compensation pour toutes ces populations asservies, maltraitées, massacrées, tuées, oubliées. Peu de gens en connaissent l'histoire en profondeur.»

«Bien sûr, il y a des films comme Twelve Years a Slave, mais... qui se souvient du roi catholique de l'Espagne, Ferdinand Ier, qui avait demandé à son secrétaire qu'on fasse venir des centaines d'esclaves dans les colonies afin d'extraire l'argent des mines?»

Le musicien ne prétend en rien remplacer le travail des historiens; il souhaite néanmoins éveiller la curiosité de son public mélomane.

«Je peux suggérer ce contraste incroyable entre l'énergie positive de ces musiques inspirées de l'Afrique et le destin tragique de ces populations d'esclaves, leurs piètres conditions de captivité, les sévices atroces dont ils ont été victimes.»

Afrique, Brésil, Colombie...

Ce concert suggère ainsi une cartographie des musiques subsahariennes, ouest-africaines et africaines qui ont migré de force vers les Amériques. Évidemment, il est impossible pour Jordi Savall, son ensemble et leurs invités de couvrir 444 années d'histoire en quelque 90 minutes, mais il y a moyen de moyenner.

«J'ai essayé de choisir les musiques qui leur donnaient le mieux une voix: un peu d'Afrique avec notamment des musiques maliennes, un peu de Brésil, de Colombie, de Mexique, etc. Ces musiques sont exécutées avec les instruments appropriés et les couleurs orchestrales de chaque culture, éléments auxquels nous ajoutons ceux de mon ensemble lorsque requis», explique Jordi Savall.

Pour le concert de Montréal s'ajoutera un choeur gospel de six chanteurs qui ne figure pas dans le livre-disque.

«Ils interpréteront deux chants d'esclaves et deux chants gospels afin de souligner la présence africaine en Amérique du Nord», précise notre interviewé, ajoutant avoir choisi un narrateur local pour faire les liens entre les exécutions - l'acteur québécois Fayolle Jean, d'origine haïtienne.

«J'ai beaucoup appris»

Le maestro se dit personnellement enrichi par cette quête historique.

«J'ai beaucoup appris. C'est pour moi une leçon de vie. J'ai pleinement réalisé que ces peuples arrachés à leurs terres s'étaient adaptés; avec le soutien de leurs musiques, ils avaient pu survivre à leurs conditions épouvantables et conserver leur dignité.»

Les routes de l'esclavage s'inscrivent dans une même démarche originelle entreprise par le violoncelliste, violiste, chef de choeur et chef d'orchestre: illustrer les chants, mélodies et rythmes populaires dans le contexte de différentes époques - musiques médiévales, musiques de la Renaissance, baroques ou plus récentes.

«Les musiques du peuple m'apportent autant de plaisir, de bonheur et de richesse que les plus grandes symphonies, parce qu'elles expriment les sentiments et besoins d'êtres humains de toutes souches. C'est ce qu'il me faut toujours défendre.»

«J'exige le respect de l'État espagnol»

La conversation avec Jordi Savall se conclura sur ses impressions quant à l'actuel contexte catalan...

«C'est vraiment terrible ! Nous avons devant nous un État qui a conservé tous les tics de l'époque franquiste: violence, manque de respect, manque de souplesse... très préoccupant! Comme beaucoup de Catalans, je ne suis pas indépendantiste pur et dur ; je me sens très bien en Espagne, j'adore la culture espagnole, mais... j'étais parmi la vaste majorité de la population catalane favorisant la tenue d'un référendum en bonne et due forme. Pour le peuple catalan, j'exige la liberté et aussi le respect de l'État espagnol.»

Le grand musicien se dit « effaré qu'on utilise la force pour résoudre des problèmes politiques » et déplore que l'Europe accepte cette situation.

«Le nationalisme catalan est pro-européen et cosmopolite ! Nous voulons simplement être visibles et respectés.»

Pour Jordi Savall, le peuple catalan a les droits historiques d'une nation, et ces droits sont niés par le gouvernement central d'Espagne.

«La Constitution espagnole de 1978 avait été écrite par des juristes franquistes ayant perpétué la conception nationale du dictateur, conception à cause de laquelle sont mortes des centaines de milliers de personnes durant la guerre civile, conclut-il. Aujourd'hui, la justice espagnole n'est pas impartiale, car elle met en prison nos politiciens catalans qui ont tenté de mettre en place ce qui était inscrit dans leur programme électoral. Et là, on les accuse de rébellion, de sédition... C'est une véritable vengeance!»

Sans la mémoire...

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À la Maison symphonique ce soir, à 20 h.




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