Wolf Parade: triple deuil en Amérique

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Entre le rêve et la réalité, le mensonge et la vérité, la vie et la mort, il y a un mince espace où louvoie Wolf Parade sur Cry Cry Cry, premier disque longue durée en sept ans de ce quatuor incontournable de la scène indie rock montréalaise.

«Nous vivons à une époque où nous avons accès à l'information en temps réel, où nous pouvons vérifier tout et n'importe quoi à la seconde près, dit le cochanteur et guitariste Dan Boeckner, en entrevue téléphonique avec La Presse. Mais d'un autre côté, personne ne sait exactement ce qui est vrai. C'est encore pire dans la politique, alors que tout devient subjectif. Personne n'a d'autorité sur la vérité. C'est terrifiant.»

Incantation, Flies on the Sun ou Artificial Life abordent toutes à leur manière l'effondrement des murs entre les différents états de la conscience. «Toutes ces scènes de verre en éclats, tous tes systèmes qui s'effondrent, sur l'écran le mouvement est si rapide, comme la vie, mais nous rêvons [traduction libre]», renchérit la voix de Dan Boeckner sur You're Dreaming, couchée sur les synthés hypnotiques de Spencer Krug.

En filigrane dans ce puissant quatrième album résolument rock, trois morts récentes: celles de Leonard Cohen, de David Bowie et d'une certaine Amérique sous la présidence de Donald Trump. «Nous vivons des temps sombres, poursuit Boeckner, redevenu montréalais il y a environ un an et demi. Les choses ne vont pas bien. Pour Wolf Parade, les chansons sont une catharsis, une manière de libérer les sentiments toxiques vis-à-vis de la situation politique. Nous ne voulons jamais essayer de convaincre.»

L'exception Wolf Parade

Les retrouvailles de Wolf Parade ont d'abord pris la forme d'un EP, en mai 2016, puis d'une série de concerts, dont la première partie d'Arcade Fire, le 6 septembre dernier au Centre Bell. «On recevait des offres pour jouer dans les festivals, mais je vivais en Californie et Spencer en Finlande. On ne s'est pas parlé pendant des années. On s'est finalement retrouvés à Vancouver avec notre batteur [Arlen Thompson]. On a commencé à sortir, à faire des jams et à réécrire des chansons. C'était fantastique.»

«Quand je suis avec Wolf Parade, je joue de la guitare d'une manière différente, je chante de manière différente. Il y a un minimalisme, quelque chose de brutal, un falsetto dans la voix qui ne ressemble pas à ce que je fais avec [mon autre groupe] Operators.»

Cry Cry Cry... (image fournie par Sub pop) - image 2.0

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Cry Cry Cry

image fournie par Sub pop

Même après Expo 86 (2010), le quatuor a continué de résonner en sourdine pour les membres de la formation, débauchés par une foule de projets aux quatre coins du monde. L'aventure montréalaise, remarquée en 2005 grâce à l'album Apologies to the Queen Mary, a enfin permis à Dan Boeckner de vivre de sa musique. «J'avais essentiellement de petits boulots de merde dans le télémarketing avant Wolf Parade. Quand ça s'est arrêté, c'était comme une relation qui finissait, mais dans une période douce. On a voulu garder le meilleur.»

Disparitions

Les 11 pièces de Cry Cry Cry ont été enregistrées sous les soins de John Goodmanson (Bikini Kill, Death Cab for Cutie) aux Robert Lang Studios, au nord de Seattle. «C'était extraordinaire. J'ai retrouvé avec John Goodmanson ce que j'avais vécu avec Nick Launey [pour le projet Divine Fits aux côtés de Britt Daniel]. Je suis fan de lui depuis l'adolescence. J'adorais le son des albums qu'il réalisait. C'était un honneur de travailler avec lui, et il se tenait loin de l'écriture et des arrangements. Il nous laissait nous exprimer, et c'était absolument nécessaire.»

La splendide pièce d'ouverture Lazarus Online fait tout de suite écho, par son titre et ses ambiances, à la légende derrière Space Oddity. Idem pour Am I an Alien Here. «Bowie est l'un de mes artistes préférés de tous les temps, commente Dan Boeckner, qui signe les textes et les mélodies avec Spencer Krug. Il avait cette capacité de surprendre, de déranger. Les artistes meurent, les gens meurent, et c'est normal, mais sa mort m'a profondément affecté, et j'ai vite replongé dans toute sa discographie.»

«The radio's been playing all your songs, talking about the way you slipped away up the stairs», chante par ailleurs Wolf Parade sur Valley Boy, dirigée celle-là vers Leonard Cohen. Cet autre socle du songwriting qui n'a pas traversé 2016 ramène Boeckner à son enfance. «Cohen a largement contribué à ce que Montréal soit pour moi une encre émotionnelle. Ça me ramène aussi à ma relation avec mon père, qui était un groupie et qui écoutait sans cesse ses disques quand j'habitais à Toronto. Sa poésie est entrée très tôt dans ma vie.»

C'est donc dans un contexte de deuil, à tout le moins artistique, que cette nouvelle livraison a pris naissance. Pessimiste, Wolf Parade? Plutôt, oui. Nostalgique, comme pourrait en faire foi Baby Blue, qui évoque les débuts montréalais? Dan Boeckner hésite: «Non, je ne crois pas que je sois nostalgique. Le passé m'intéresse très peu, même si j'aime me rappeler les bons moments. Seulement, on vit dans une telle science-fiction, dans un univers tellement négatif.» Cette fois, on craint que Wolf Parade touche bel et bien à la vérité.

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INDIE ROCK. Cry Cry Cry. Wolf Parade. Sub pop. En vente le 6 octobre.




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