Jean-Pierre Ferland: l'histoire d'une voix

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Le projet de comédie musicale La femme du roi n'est pas mort, assure Jean-Pierre Ferland, pour qui il s'agit de «l'oeuvre de sa vie».

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Pour la première fois de sa longue carrière, Jean-Pierre Ferland lance, à 82 ans, un album dans lequel il reprend les chansons des autres. Pour faire un coup de chapeau à ses amis, mais également pour le plaisir d'être enfin un chanteur pleinement assumé.

Dans le salon de la maison de Saint-Norbert où il accueille La Presse pour parler de son album Chansons jalouses, Jean-Pierre Ferland se penche vers le journaliste pour lui révéler son «grand secret».

Il raconte comment, alors qu'il était leur «faiseur de schédules», les annonceurs de Radio-Canada l'ont encouragé à se lancer dans la chanson, l'animateur Henri Bergeron produisant même son premier quarante-cinq tours, Le chasseur de baleine et Marie-Ange la douce. «Mais tu ne chantes pas bien, va donc voir un professeur de chant», lui ont conseillé ses amis.

Ferland a donné tout ce qu'il avait dans le ventre pour prouver au prof en question qu'il avait du registre: «Quand j'ai eu fini, je lui ai dit: "Je chante fort, hein, je chante haut, hein?" Il m'a dit: "Oui mais c'est laid."»

Rien de neuf. Le petit Jean-Pierre avait voulu être chantre à l'église, mais on l'avait rejeté. Puis, au début des années 60, quand Ferland a remporté le Prix du Gala international de la chanson à Bruxelles, le directeur général de l'événement a tenu à lui préciser que sa victoire était uniquement attribuable à la qualité de sa chanson Feuille de gui, parce qu'il chantait très mal.

«Je viens de me guérir. J'ai compris il y a six ou sept ans que ce qui fait un bon chanteur, c'est la respiration. Et en vieillissant, la vie a été chouette avec moi: elle a arrondi ma voix.»

Ça tombe bien. À 82 ans, après avoir écrit quelques-unes des plus belles chansons d'amour du répertoire québécois, notre homme a lancé hier un album où il se fait l'interprète des chansons des autres, celles qu'il aurait bien aimé avoir écrites: huit chansons québécoises, dont une qu'il a pondue lui-même, La musique, et deux classiques de la chanson française, mais aucune en anglais même s'il n'aurait pas détesté s'attaquer à The Boxer de Simon & Garfunkel.

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Un queer musical

L'auteur-compositeur dont les maîtres s'appelaient Brassens, Ferré et Ferrat, et qui s'est «modernisé» progressivement, relit Félix Leclerc façon western - «Félix n'était pas country, il était western», insiste Ferland -, mais donne également dans le rock plus lourd en reprenant Mon ange d'Éric Lapointe.

«Je fais mon coming out: je suis un queer musical, lance-t-il en pouffant de rire. J'aime toutes les chansons, toutes les musiques, j'aime le rock, le pop, le classique, le tango, mais le rap, un peu moins.»

On n'a pas eu à lui tordre le bras pour qu'il enregistre ce nouvel album: «Non, non, non, c'est moi qui ai dit: "Tabarnouche, je m'ennuie, je n'ai plus de public, je suis en train d'abandonner tout ça, mais j'ai encore envie de chanter."»

«Je tournais en rond, j'usais mes vêtements de l'intérieur tellement j'étais mal. C'était platttte! La retraite, c'est la chose la plus difficile à supporter. T'es... fini.»

Pourtant, il continue de donner des spectacles çà et là et assure que sa muse ne l'a pas abandonné. Mais voilà, toutes les chansons qu'il a écrites ces dernières années étaient destinées à la comédie musicale La femme du roi, qui raconte l'histoire de Wallis Simpson et d'Édouard VIII, le roi du Royaume-Uni contraint d'abdiquer par amour pour cette Américaine divorcée.

Aller jusqu'au bout

Ce projet qu'il décrit encore et toujours comme l'oeuvre de sa vie n'est pas mort et enterré, même si on n'en a plus entendu parler depuis le lancement de l'album du même nom et les lectures publiques à Joliette à l'été 2014.

À la suite d'un conflit avec le metteur en scène Olivier Loubry, Ferland a décidé de monter lui-même sa comédie musicale et il a réembauché la majorité des chanteurs-comédiens que Loubry avait virés. 

Julie Anne Saumur, la conjointe de Ferland, y tient toujours le rôle principal et la chanteuse Mélissa Bédard s'est glissée dans la peau d'un nouveau personnage.

Ferland a également voulu changer la couleur de ses chansons en s'inspirant plutôt de l'essence anglaise des Beatles. Pour ce faire, il a fait appel à André Leclair, le conjoint de sa fille. Le même Leclair est omniprésent sur l'album Chansons jalouses et c'est lui qui dirige désormais le groupe de scène de Ferland.

«Je sais que je vais aller jusqu'au bout, quitte à me rendre malade, assure Ferland à propos de sa comédie musicale. J'attends qu'un producteur se manifeste. J'étais en train de me ruiner, j'ai mis un quart de million là-dedans, peut-être plus, et je ne veux pas vendre ma maison pour ça, je l'aime trop. Mais je ne suis pas découragé. Au contraire, je suis soulagé. Je ne m'en allais pas à la bonne place et là, j'ai retrouvé mes rênes, mes guides.»

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CHANSON. Chansons jalouses. Jean-Pierre Ferland. Tandem.mu.

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Chansons jalouses, de Jean-Pierre Ferland

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Les chansons vues par Ferland

Bozo de Félix Leclerc

À ses débuts, Jean-Pierre Ferland a fait partie du collectif les Bozos avec Claude Léveillée, Clémence DesRochers, Raymond Lévesque, Hervé Brousseau, André Gagnon et Jacques Blanchet. Mais s'il reprend Bozo, c'est parce que Félix Leclerc a été un déclencheur pour l'album Chansons jalouses.

«Quand Félix a chanté des chansons qui n'étaient pas de lui, on s'est tous posé la question: est-ce qu'il est à bout d'inspiration? Non, il voulait nous faire plaisir. Ça lui a fait autant de bien qu'à nous autres: quand il a enregistré ma chanson Ton visage, il ne s'est pas fait mal, au contraire. Mais je n'avais pas compris l'hommage qu'il me rendait à cette époque.»

Mon ange d'Éric Lapointe et de Roger Tabra

«Cette chanson-là, elle est difficile à chanter parce qu'elle coupe l'appétit, dit Ferland. On dirait même qu'ils [Lapointe et Tabra] se rassemblent pour dire "On est bien dans notre malheur".»

Ferland se reconnaît dans cette chanson «d'écorchés vifs».

«J'en ai eu des chagrins d'amour», dit-il en se remémorant la pire journée de sa vie quand, en 1970, son ex, Constance, s'est présentée à la première de son spectacle Jaune au bras de Leonard Cohen.

«Pour moi, toutes les chansons sont des chansons d'amour, ajoute-t-il. Et toutes les chansons d'amour sont des chansons engagées.»

J'ai pour toi un lac de Gilles Vigneault

Gilles Vigneault est un ami que Ferland admire comme homme et comme artiste. «C'est tellement beau, j'ai un frisson quand je la chante», dit-il de J'ai pour toi un lac.

«Avant de faire ce disque, je lui ai dit: "Gilles, j'ai un projet, je veux faire mes chansons jalouses, les chansons que j'aurais voulu écrire." Il m'a répondu: "Si tu ne prends pas une des miennes, je ne te parle plus jamais." [...] Quand on s'est vus au restaurant après le spectacle de Céline Dion, l'été dernier, je lui ai dit que je reprenais J'ai pour toi un lac et je la lui ai chantée par coeur.»

Est-ce ainsi que les hommes vivent? de Léo Ferré et de Louis Aragon

Cette chanson que Ferland qualifie de «mère porteuse de toutes les chansons francophones», Ferré la lui a fait écouter quand il l'a reçu chez lui.

«Il vivait en Italie, à côté de Sienne, et je ne le connaissais pas. Pourtant, en entrant dans sa maison, il m'a dit "Ton grand-père faisait la contrebande d'alcool" et il m'a raconté ma vie. Il s'était renseigné. Puis il m'a offert un verre de vin. Comme il avait un vignoble, j'ai dit: "Oui, oui, un verre de votre vin." Il n'en était pas question: "Jamais! C'est de la piquette, c'est de la merde! Mais veux-tu écouter une belle chanson?"»

Si j'étais un homme de Diane Tell

Ferland dit que ces chansons jalouses sont toutes ses préférées, mais il a un faible pour celle de Diane Tell, la seule qu'il a empruntée à une femme en en modifiant très légèrement le texte.

«C'est difficile [de chanter une chanson écrite par une femme] et j'ai travaillé fort pour ne changer que deux ou trois mots parce que je ne voulais pas toucher à la forme de sa chanson. Et puis, Diane Tell la chante à merveille et je ne voulais pas briser ce qui existait déjà.»

Ordinaire de Robert Charlebois, de Mouffe et de Pierre Nadeau

Il y a toujours eu une rivalité entre Charlebois et Ferland, qui a appelé le réalisateur André Perry sitôt qu'il a entendu l'album de la chanson Lindberg que le frisé avait fait avec Perry. Ça a donné Jaune.

«Quand Charlebois est arrivé, il a tout modernisé: au lieu d'être amoureux, il a été comique, dit Ferland. Moi, c'était la tendresse, lui, c'était l'humour. [...] Mais j'ai toujours trouvé qu'il était trop timide quand il chantait Ordinaire et je me suis dit que j'allais la faire mieux que lui. Je suis allé chercher le sourire qu'il y avait dans ses chansons mais pas dans celle-là.»

Tout simplement jaloux de Michel Rivard

De toutes les chansons que Ferland a empruntées sur ce disque, Tout simplement jaloux est sans doute la plus fidèle à sa version d'origine, enregistrée par Michel Rivard avec Beau Dommage.

«L'été passé, Rivard et moi on s'est assis ici tous les deux, raconte Ferland. Il voulait qu'on écrive une chanson ensemble et j'ai accepté avec plaisir parce que j'ai beaucoup de respect et d'admiration pour lui. On s'est assis à midi et, à 17 h, on n'avait rien fait. On n'a jamais été capables d'écrire plus que deux lignes parce qu'on est trop pareils.»

Si Dieu existe de Claude Dubois

Ferland trouve que Claude Dubois a eu du courage quand il a chanté Si Dieu existe qui l'a toujours mystifié.

«Ça ressemble à un trip de drogue, dit-il. "Si Dieu existe et qu'il t'aime comme tu aimes les oiseaux, comme un fou, comme un ange", qu'est-ce que c'est que cette affaire-là? Je ne comprends pas cette chanson-là, mais je l'adore. Il n'y a pas d'histoire, mais il y a un état d'âme. C'est exactement pour ça que je l'ai faite.»

La chanson des vieux amants de Jacques Brel et de Gérard Jouannest

Ferland n'a jamais porté Brel dans son coeur. «Il m'a envoyé chier une fois», se contente-t-il de dire. Il a longtemps estimé que le sublime côtoyait le ridicule dans cette Chanson des vieux amants que l'on ne peut chanter sans avoir un peu de vécu, croit-il.

«Ça commence par "Bien sûr, nous eûmes des orages", ça fait vieux français, mais c'est une idée extraordinaire parce qu'il y en a encore des vieux Français qui se vouvoient même s'ils sont mariés depuis 40 ans. Mais il y a une phrase tellement laide: "Bien sûr, tu pris quelques amants [...] Il faut bien que le corps exulte."»

La musique de Jean-Pierre Ferland et d'Alain Leblanc

Parmi toutes ses chansons, La musique est la préférée de Ferland, celle qu'il voulait inclure dans ce disque d'emprunts comme pour dire «celle-là, vous ne pouvez pas me l'enlever».

«Quand je la chante, j'ai toujours la même émotion que quand je l'ai écrite», raconte-t-il.

«Mon chien était là, juste devant la maisonnette, il était à l'orée de la mort et il hurlait comme un coyote. J'étais bouleversé. Il a créé chez moi une espèce de vide tellement touchant que j'ai écrit La musique ce soir-là. Je ne l'ai pas écrite pour mon chien, mais c'est mon chien qui me l'a fait écrire.»

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