Samian: tremper la plume

Samian partira pour Haïti début mai avec une vingtaine d'auteurs autochtones,... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Photo: Marco Campanozzi, La Presse

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Samian partira pour Haïti début mai avec une vingtaine d'auteurs autochtones, son premier recueil de poésie, La plume d'aigle, sous le bras. Cette sélection de chansons de ses trois albums a été publiée la semaine dernière chez Mémoire d'encrier. Révélé il y a 10 ans par le projet Wakiponi mobile, le rappeur originaire de Pikogan, une communauté autochtone de l'Abitibi, faisait sa rentrée montréalaise jeudi à La Tulipe.

Tu as longtemps dit que tu ne te considérais pas comme un artiste engagé; que tu l'étais davantage dans le regard des autres. En lisant ton recueil, il est difficile de prétendre que tu n'es pas engagé...

Tellement! Je me suis rendu compte de ça en revisitant mes textes. Je faisais des chansons, des albums, les uns après les autres, sans trop me poser la question. Mais en choisissant l'ordre des textes pour le livre, j'ai réalisé que certains étaient extrêmement engagés.

Il y a des thématiques récurrentes: l'écologie, la terre qui appartient à tous et pas seulement à ceux qui l'exploitent, l'asservissement des peuples autochtones. On a une impression de révolte...

Peut-être pas tant de révolte que d'éveil. On prend conscience de notre environnement, de ce qui se passe collectivement.

Cette idée qu'il faut respecter la terre, très présente dans tes textes, tu l'as puisée dans tes origines, ton héritage culturel?

Je ne pense pas. Je n'ai pas eu cette influence-là de ma communauté. On vit dans des réserves. Les gens se «maganent» tellement. J'aimerais te dire que ça vient de là, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Ça vient plus de ma conscience à moi. Je voyage beaucoup, je fais de la photo, c'est surtout ça qui m'inspire ce constat-là. Oui, les autochtones ont des traditions de respect de la terre, mais elles ont beaucoup été brisées. Le fait d'être devenus sédentaires, de vivre dans des réserves, enlève cette beauté-là d'appartenir à la nature et de vouloir s'en rapprocher. On a cette image, très folklorique, des autochtones qui sont proches de la terre. Mais les réserves sont sales et certaines sont de vrais dépotoirs. Malheureusement, c'est une réalité.

Tu poses un regard sans complaisance sur les communautés autochtones dans tes textes. Tu parles des problèmes d'alcoolisme, de suicide, de toxicomanie. Est-ce un constat qui est bien reçu dans ta communauté?

Je pense que c'est très réaliste. Les gens sont conscients de ça. Je dirais même que je trouve de la beauté à travers tout ça. Je pense que j'essaie, personnellement, d'embellir la réalité...

Parce qu'il y a de l'espoir?

Oui. J'y crois. Je crois à la jeunesse. Je crois qu'il y a certains jeunes qui veulent que ça change. Mais des fois, en visitant certains endroits, je me dis qu'on part de loin. C'est triste. Ça existe, dans les réserves, des gars en Hummer, qui mangent du Kentucky tous les jours, qui sont incapables de prendre soin d'eux-mêmes, et qui voudraient que l'on protège les rivières et les forêts.

C'est paradoxal...

Il faut prêcher par l'exemple quand on fait des revendications. Il y a beaucoup de gens qui prônent le changement mais qui refusent eux-mêmes de changer. C'est vrai partout, mais en particulier dans le monde autochtone.

Tu as l'impression, comme plusieurs, que les problèmes des réserves viennent d'un déracinement, de populations qui ont été placées dans des ghettos?

Ce n'est pas juste une impression. C'est comme ça. On nous tient avec une carotte. On a créé des enclos, en nous rendant dépendants, sans autonomie. On aimerait avoir de l'autonomie, mais on a de la difficulté à l'assumer.

C'est un cercle vicieux.

C'est un génocide extrêmement silencieux, extrêmement lent. On dépend du fédéral. Il y a de gros problèmes de logement, de services sociaux et de soins de santé. Chaque fois que l'on veut développer quelque chose, on doit demander la permission. On est traités encore comme des enfants. Il n'y a pas de relation d'égal à égal. Comment veux-tu qu'on se développe et qu'on s'épanouisse dans tout ça?

Comment expliques-tu cette indifférence de la majorité face aux problèmes des Premières Nations? On s'émeut plus volontiers des difficultés de populations africaines ou asiatiques...

C'est triste. Je trouve ça spécial de constater que des immigrants s'intéressent plus à notre histoire que des Québécois de souche. Il y a eu une époque où l'on a mélangé religion et politique et où on a envoyé des enfants autochtones dans des pensionnats, avec les résultats qu'on connaît. On a voulu effacer cette histoire-là.

Il y a eu longtemps un déni historique...

Il y a une certaine honte de ce qui s'est passé avec les Premières Nations au Québec. Je peux comprendre que la succession de gouvernements ne sait pas quoi faire avec ça. Ils ne sont pas directement responsables des dommages. C'est un problème qui est renvoyé constamment dans la cour du voisin. Débrouillez-vous avec ça! On a peur des revendications, des réactions. Il y a beaucoup d'ignorance et d'incompréhension. J'étais à l'ONU l'an dernier à New York, pour l'Instance permanente sur les questions autochtones. Il y avait des représentants politiques, sociaux, culturels. Il y a des endroits où c'est pire, mais d'autres qui peuvent nous servir d'exemple. En Nouvelle-Zélande, des Blancs apprennent la langue maorie. Et les Maoris s'intègrent à la société. Ils sont élus, prennent des décisions concrètes. C'est comme ça que la Nouvelle-Zélande avance: ensemble. On a besoin de politiciens et de médecins autochtones. De gens qui représentent les Premières Nations et s'intègrent à la société québécoise. Il faut que ça vienne des deux côtés. Pour que l'on brise les murs qui nous enferment encore dans des réserves en 2015.

Le ressentiment est un frein à l'intégration...

Il y en a beaucoup. Je pense à ma grand-mère, à sa génération. Ils ont des blessures extrêmement profondes. Les cicatrices ne sont pas guéries. C'est fragile. Il y a un texte dans le livre, Blanc de mémoire, qui raconte l'histoire d'une victime des sévices des pensionnats. Certains s'en sortent par la résilience, par le pardon. C'est ce que je souhaite à ma grand-mère.

Est-ce que ça te pèse parfois d'être si intimement lié à tes origines? Aimerais-tu parfois être considéré comme un rappeur parmi d'autres?

Ça fait partie de moi; je ne peux pas le nier. Ça m'amène sur d'autres scènes. Sur des scènes de musiques du monde, par exemple. Plutôt que d'avoir une identité de MC qui fait du rap comme plein d'autres au Québec, j'ai réussi à rejoindre d'autres publics. Je reste un MC qui aime écrire de la poésie, peu importe mes origines, mais c'est sûr que ça fait partie de moi et que ça paraît dans mon écriture. J'espère que mon livre va servir à mettre en image la réalité de ma communauté. Certains vivent dans des conditions du tiers-monde...

La majorité des gens ne s'imaginent pas qu'il y a le tiers-monde juste à côté.

On va en Abitibi pour aller à la chasse ou à la pêche parce que c'est beau. Mais à 5 km, il y a une communauté qui n'a ni eau courante ni électricité. Et qui dépend de l'aide gouvernementale parce qu'elle n'a pas de système économique, pas de ressources. C'est triste à dire, mais il faut le voir pour le croire.

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