Karina Gauvin: perle naturelle...

Karina Gauvin n'a rien d'une diva de l'opéra... (Photo Rémi Lemée, La Presse)

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Karina Gauvin n'a rien d'une diva de l'opéra

Photo Rémi Lemée, La Presse

Longtemps mariée à la musique baroque du XVIIIe siècle, la soprano Karina Gauvin entreprend un nouveau chapitre de sa vie. Ce soir, à l'Opéra de Montréal, elle entrera de plain-pied dans le XIXe siècle avec le rôle de Léïla dans Les Pêcheurs de perles de Bizet. Nous l'avons rencontrée chez elle, cette semaine à Montréal, pour parler d'inspiration, d'authenticité et de l'importance d'avoir une voix plutôt qu'une taille de mannequin pour chanter à l'opéra. Portrait d'une perle belle et naturelle...

Aujourd'hui samedi, Karina Gauvin va se lever le plus tard possible. La paresse n'y sera pour rien. Tout le contraire. Pour être en forme, ce soir, pour sa première à l'Opéra de Montréal et pour offrir au public une voix claire, pure et au sommet de sa forme, la soprano n'a pas le choix. Elle doit passer la journée à ménager son instrument.

 

Karina Gauvin va donc se lever vers 10h, se faire un thé et se diriger tout doucement vers la salle de musique au rez-de-chaussée de son duplex de Notre-Dame-de-Grâce. Elle va faire des vocalises et lentement réchauffer sa voix. Vers 13h, elle va se mitonner un bon repas, plein de protéines et de légumes verts. Puis, elle retournera faire de nouvelles vocalises et la première chose qu'elle saura, c'est qu'il est l'heure de partir pour la Place des Arts. Mais il n'y aura ni limousine ni chauffeur qui l'attendront devant sa porte. Non. Karina Gauvin va se rendre à l'Opéra de Montréal par ses propres moyens, fort probablement en métro.

En métro? Assise dans sa salle à manger Art déco, je fixe Karina Gauvin avec des yeux grands comme des soucoupes. Je n'arrive pas à concevoir que celle qui interprète la grande prêtresse Léïla voyage en métro. Elle m'explique en riant qu'elle habite tout près d'une bouche de métro et n'aura que quelques stations à faire pour arriver à destination. Mais ce qui la fait rire doublement, c'est de constater que je crois encore au cliché de la diva à foulard, qui vit dans sa cage dorée, voyage en jet privé, devient hystérique au moindre courant d'air et insiste pour que le monde soit à ses pieds.

Karina Gauvin n'est pas de cette école-là. Elle protège et couve sa voix, mais comme elle le dit si bien, pas au point d'en devenir parano.

«C'est sûr que pour préserver la voix, je dois mener une vie monacale. Pas de cigarette. Pas d'alcool. Un verre de champagne à l'occasion. Bref, je dois m'astreindre à une hygiène de vie rigoureuse, surtout avec les voyages constants que je fais, mais quand on aime ce qu'on fait...»

Et Karina Gauvin aime vraiment ce qu'elle fait. Depuis longtemps. Précisément, depuis l'âge de 8 ans.

À la bonne école

Les Gauvin et leurs trois enfants nés à Montréal vivaient à l'époque à Toronto. Or, Karina, la cadette, filait un drôle de coton. Ses notes à l'école étaient mauvaises. La gamine ne s'intéressait à rien. Un jour, sa mère Lucie Gaudreau décide de l'inscrire au choeur d'enfants de la Canadian Opera Company dans l'espoir de la ramener dans le droit chemin. L'idée n'est pas seulement bonne. Elle est miraculeuse.

«Je me souviens de ma première journée. On a fait Sound the Trumpet de Purcell et j'ai été immédiatement émerveillée par la musique. C'était comme quelque chose qui venait me chercher droit au coeur. Après cela, tout a changé. Mes notes à l'école ont remonté. Au lieu d'aller du côté des apprentis choristes, j'ai tout de suite été acceptée avec les choristes professionnels. J'ai retrouvé confiance en moi et j'ai vécu très jeune des expériences professionnelles inestimables en participant à titre de choriste à plusieurs spectacles comme Wozzeck, Tosca, la Passion selon saint Matthieu. Bref, j'avais trouvé ma voie. C'était comme un appel.»

La future soprano restera avec ce choeur professionnel dirigé par un Britannique jusqu'à l'âge de 16 ans. Elle en sortira avec un surplus de rigueur et une voix formée à la bonne école, prête à recevoir un enseignement supérieur. Sauf qu'au lieu de filer au Conservatoire de musique à Montréal, Karina Gauvin s'inscrit plutôt en histoire de l'art à McGill. Par ce geste, elle veut rassurer ses parents, deux ex-chanteurs qui ont étudié au Conservatoire et qui n'ont pas réussi à faire carrière.

Craignant que leurs deux filles pourvues chacune d'une belle voix ne soient condamnées à une vie précaire remplie d'obstacles, les Gauvin tentent de les décourager d'étudier en musique. Avec Karina, cela marche pendant un an, encore que l'année où elle étudie en histoire de l'art, elle fait partie du choeur de McGill. La prof et chef d'orchestre Nicole Paiement la remarque et lui dit de but en blanc qu'elle n'a pas le choix: avec la voix et le talent qu'elle a, elle doit devenir une chanteuse sinon elle le regrettera toute sa vie.

Le conseil portera ses fruits. Karina Gauvin deviendra l'élève de Marie Daveluy au Conservatoire avant d'aller étudier à la Royal Scottish Academy de Glasgow. En 1994, elle met un premier pied sur la scène musicale internationale en remportant le Prix du lied et le Grand prix du public au 40e Concours international de chant aux Pays-Bas. Les Québécois et tout particulièrement les Montréalais découvriront par la suite son timbre pur et juste ainsi que son grand souci d'authenticité en compagnie de plusieurs formations comme I Musici, l'OSM, les Violons du Roy et l'Orchestre Métropolitain.

Le syndrome de la Barbie

Et puis, un jour à la veille d'un concert au Nouveau-Brunswick, Karina accorde une entrevue à la radio publique locale et raconte un épisode particulièrement douloureux qu'elle a vécu en Europe.

Elle est pressentie pour un rôle dans un opéra, mais le metteur en scène l'informe assez brutalement qu'il ne la prendra pas parce qu'elle est trop ronde et pas assez sexy pour le rôle. L'expérience la blesse au plus au haut point. Elle n'en parle pas immédiatement, mais devant ce qu'elle perçoit comme un phénomène inquiétant qui prend de l'ampleur, elle décide de se vider le coeur.

Une journaliste de l'émission Zone libre capte l'entrevue radiophonique par hasard et décide d'en faire le sujet d'un reportage qui fera beaucoup de bruit à cause de l'énormité des propos de certains intervenants. On entend dans ce reportage le metteur en scène Serge Denoncourt déclarer: «Un opéra où tout le monde tombe en amour avec une grosse de 40 ans, je n'y crois pas. C'est pas crédible.»

Même l'ex-directeur artistique de l'Opéra de Montréal, Bernard Labadie, concède à la caméra que l'apparence physique des chanteurs fait désormais partie des critères de sélection. La beauté joue, affirme-t-il. Karina Gauvin, pour sa part, y dénonce ce qu'elle qualifie de syndrome de la Barbie, un syndrome où la robe que le metteur en scène veut faire porter à sa chanteuse compte plus que sa voix.

Cinq ans plus tard, Karina n'a pas changé d'opinion.

«Si vous voulez un mannequin, allez à la semaine de la mode à New York ou Paris, lance-t-elle. Moi, ça fait des années et des années que je travaille ma voix. Je ne dis pas que je néglige mon corps. Je fais attention à ce que je mange et tout. Mais ma priorité, c'est ma voix. Pas mon tour de taille. Je connais des chanteuses, je ne nommerai pas de noms, qui se sont mises au régime. Elles ont perdu du poids, mais elles n'ont plus la même voix. Et certaines ont carrément disparu du métier.»

Karina Gauvin quitte la pièce un instant et revient avec une carte postale qui est la reproduction d'un tableau de Véronèse, son peintre préféré. Au sommet de l'image, une déesse dodue tout en courbes féminines et sensuelles semble interpeller le peintre.

«À l'époque de Véronèse, explique Karina, ce sont ces femmes-là qui étaient à la mode. Maintenant, c'est une autre mode mais tant pis. Vient un moment où on se dit: voici qui je suis. Ce n'est pas la liposuccion qui va y changer quoi que ce soit. Moi, je suis prête à donner le meilleur de moi-même, mais je suis d'abord une chanteuse. C'est par ma voix et mon coeur que ça passe. Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas capable de rendre un personnage. Je bouge bien. On peut m'habiller avec de beaux costumes, mais j'ai le corps que j'ai. Pourquoi est-ce que je n'aurais pas le droit d'être désirable, moi aussi?»

Accueillie à bras ouverts

Avec la prêtresse Léïla, Karina Gauvin interprète son plus grand rôle à l'Opéra de Montréal jusqu'à ce jour. Elle y a déjà chanté en 2005 dans l'opéra Agrippina où elle interprétait Poppée, la fausse ingénue. Mais cette fois-ci, le rôle est plus exigeant vocalement et prend plus de place. Le fait que Michel Beaulac, le nouveau directeur artistique, lui ait confié ce rôle est peut-être un signe que depuis le départ de Bernard Labadie, les mentalités changent et les esprits s'ouvrent.

«Chose certaine, raconte Karina, je me suis sentie accueillie à bras ouverts par Michel Beaulac et son équipe, accueillie et aimée pour ce que je suis. Et tout cela tombe très bien dans la mesure où j'avais décidé avec mon agent de New York qu'il était grand temps que je mette mon pied dans l'étrier des opéras du XIXe siècle. Je me suis volontairement spécialisée et aussi limitée avec le baroque. En ce moment, j'ai l'impression de tourner une page.»

Karina Gauvin raconte qu'elle émerge d'une longue période d'introspection personnelle où elle a fait le ménage dans plusieurs aspects de sa vie. Le résultat, dit-elle, c'est qu'elle a l'impression de chanter mieux que jamais. Dans l'opéra de Bizet, la bénédiction de Léïla est la promesse d'une bonne récolte. Pour Karina Gauvin, Léïla est une bénédiction et peut-être aussi, le premier jour du reste de sa vie.

 

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