Chanson française au Québec: deux solitudes?

Louane, Thomas Fersen, Zaz et Julien Doré.... (Photomontage La Presse)

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Louane, Thomas Fersen, Zaz et Julien Doré.

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Les efforts soutenus des festivals pour la chanson et le rap francophones venus de l'étranger suffisent-ils à vraiment implanter ces productions en Amérique francophone? Poser la question...

Selon des statistiques de l'Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ) interprétées par l'ADISQ, le spectacle «étranger» représentait au Québec 4,6 % de l'offre francophone en 2015. Le spectacle français, belge, suisse, canadien français hors-Québec ou autre mobilisait 9,9 % des auditoires et représentait 13,9 % des revenus.

Très mince? L'enregistrement francophone est en pire position: en 2016, l'OCCQ indiquait que les ventes de musique étrangère francophone représentaient chez nous 1,6 % du total annuel, tous supports confondus.

Convenons que ces données excluent la circulation sur l'internet et donc l'écoute en continu, elles illustrent tout de même la place minuscule accordée à la production européenne par le marché québécois.

Bulle étanche, le Québec francophone?

Laurent Saulnier... (Photo Robert Skinner, archives La Presse) - image 2.0

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Laurent Saulnier

Photo Robert Skinner, archives La Presse

Sur scène: les festivals et... pas grand-chose

Principal responsable de la programmation des 29es FrancoFolies de Montréal, Laurent Saulnier se montre plus positif que les statistiques.

«Prenez notre spectacle de clôture avec les Cowboys Fringants, le collectif Louve [avec Ariane Moffatt], Tiken Jah Fakoly, Philippe Brach et IAM. Qui a fait le plus de bruit sur les réseaux sociaux? C'est IAM!», soulève-t-il.

Permettons-nous d'insister: seule une petite portion de l'activité française en chanson, hip-hop, rock, synth pop et autres déclinaisons est présentée annuellement aux Francos de Montréal, n'est-ce pas?

«Normal. Ç'a toujours été comme ça», répond Laurent Saulnier, sans hésitation. 

Selon lui, il faut prendre la décision ferme d'investir le marché québécois, le fréquenter régulièrement pour y obtenir du succès. Hormis Renaud, Bashung, Niagara, Rita Mitsouko, Julien Clerc, Axelle Red ou Louise Attaque, artistes ou groupes ayant eu jadis un véritable impact chez nous, il fournit d'autres exemples marquants de ceux ayant choisi cette voie.

«Francis Cabrel est l'un des rares à avoir décidé de venir régulièrement chez nous à ses débuts. Dans les années 90, Thomas Fersen avait d'abord chanté aux Francos avant de se produire régulièrement au Québec. IAM était aussi passé par chez nous à l'époque. Après un spectacle présenté à L'Astral en 2009, Julien Doré a vraiment décidé de faire l'effort de s'implanter au Québec depuis 2015. Aujourd'hui superstar, [le Belge] Stromae s'est développé aux Francos pour ensuite remplir deux fois le Centre Bell. L'an dernier, MHD s'est produit devant des foules considérables à l'extérieur, et remplira deux Métropolis cette année. Nous tentons d'offrir à Vianney un développement comparable.»

Hors festival, point de salut

Très populaires en Europe, ces artistes se produisent rarement hors du cadre des FrancoFolies ou autres festivals consacrés (au moins partiellement) à la chanson francophone - Festival d'été de Québec, Montréal en lumière, Coup de coeur francophone, etc. 

Cela s'explique: «Nous devons réaliser des économies d'échelle dans la location d'équipements [instruments, claviers, batterie, amplificateurs, etc.] ou la promotion des artistes invités, soutient Laurent Saulnier. Sur plusieurs jours consécutifs, les frais sont forcément inférieurs qu'hors festival.» 

«Bien sûr, un petit band britannique ou américain qui s'arrête à Montréal tourne partout sur le continent, ce qui n'est pas le cas du Français. Si ce dernier décroche cinq ou six dates en Amérique, il est chanceux.»

La petitesse du marché impose ces contraintes... mais aussi ses avantages, insiste le chef programmateur des Francos. 

«Ça ne peut être autrement et ça va rester comme ça. En revanche, je trouve assez cool qu'on doive absolument venir aux FrancoFolies pour entendre Katerine ou Vincent Delerm, car ils n'iront pas chanter à Drummondville. Je n'ai rien contre Drummondville, remarquez...»

Puisque le programmateur des Francos parle de Vincent Delerm, laissons à ce dernier le soin d'expliquer lui-même sa quasi-absence scénique de ce côté de l'Atlantique.

«Je ne suis venu qu'une fois en 2003, c'est triste. Les deux premières tournées étaient piano voix, j'aurais pu faire la deuxième et je n'étais pas venu pour des raisons d'horaire. À partir de la troisième tournée, j'ai essayé mais c'était impossible d'y faire venir les décors de mes spectacles. C'était ma faute, car il m'importait de présenter un spectacle conçu en fonction de sa scénographie; les décors font partie de la narration, ils m'étaient essentiels.»

Cette fois, Vincent Delerm se produira à Montréal car son équipe peut y trouver sur place les éléments nécessaires à sa nouvelle scénographie  - système de projection, écran de tulle, etc. La relation pourrait enfin être durable.

Des stars françaises inconnues ici

N'empêche, la présence française se fait discrète dans le marché musical québécois, estime Claude Dauphin, responsable québécois de la promotion du répertoire français chez Universal Music.

«À Montréal, pose-t-il, on a souvent cette impression qu'on n'en parle plus après les Francos et le Coup de coeur francophone. Je n'aime pas dire que les Québécois sont fermés aux Français, remarquez. Ils connaissent quelques noms de vedettes françaises sans trop savoir qui elles sont. Encore faut-il leur soumettre des propositions...»

En ce sens, Claude Dauphin dit proposer aux festivals plein de noms qui n'auront aucune résonance ici, il cite: 

«En Europe, il y a des buzz incroyables pour le rap de Columbine, pour les chansons de Clara Luciani ou Juliette Armanet. On craint souvent de ne pas remplir de salles. Mathieu Saïkaly, qui a gagné le concours Nouvelle Star, il est très aimé en France, Les Inrocks ont craqué. La chanteuse Louane, c'est énorme là-bas, et ainsi de suite.» 

«Je comprends bien la situation au Québec, mais tant d'artistes sont laissés sur le carreau.»

Le représentant d'Universal Music rappelle toutefois les relations durables établies par des artistes d'Universal, tels -M-, Arthur H et Benjamin Biolay. Il reconnaît également le travail des Francos pour avoir fait contribuer à la réputation de groupes émergents tels Feu! Chatterton, Fauve ou La Femme, ou encore de rappers français comme Bigflo & Oli.

«Peut-être certains sont trop gourmands pour les cachets, observe-t-il néanmoins. S'ils sont devenus très importants en France, ils n'admettent pas des revenus plus modestes au Québec et refusent de redescendre quelques marches.»

Vianney... (Photo Alain Roberge, Archives La Presse) - image 3.0

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Vianney

Photo Alain Roberge, Archives La Presse

À la radio: au compte-gouttes

Sur ce territoire, les stars de France sont diffusées par la Société Radio-Canada, par les radios alternatives à faible rayonnement, évidemment sur le web - YouTube, Spotify, Deezer, Bandcamp, etc.

À la FM commerciale québécoise? Des broutilles... Prenons le cas de Vianney, champion de la chanson pop en France, champion de la diffusion radiophonique dans l'Hexagone et désireux de faire sa marque chez nous... et qui ne joue pas à la radio commerciale d'ici.

Fondateur de Six Media Marketing, une entreprise de promotion et de gérance, Simon Fauteux ne s'explique pas cette fermeture face à l'artiste qu'il représente.

«Vianney est un phénomène aussi important là-bas que Stromae ou Zaz. Pour l'instant, il existe chez nous grâce à la presse écrite et à la Société Radio-Canada. C'est très bien, mais il manque la radio commerciale pour que le chanteur touche le grand public.» 

«Les radios nous disent que ça sonne "très français", ce qui n'est pas faux... Et alors? La FM est-elle dans le champ de diffuser aussi peu de produit français? Je ne me ferai pas d'amis mais je le crois. Je trouve dommage qu'on n'essaie même pas.»

Quotas radiophoniques

Patron de l'entreprise Torpille Promo Radio, Jean-François Blanchet avait donné un coup de main à Simon Fauteux pour essayer de convaincre les diffuseurs FM de faire tourner Vianney.

«J'ai fait la tournée avec des extraits de Vianney, raconte-t-il. On m'a dit ouais... sans plus. J'ai trouvé ça frileux. S'il y un Français qui doit être accepté à la radio québécoise, c'est bien Vianney! Précédemment, j'avais aussi essayé d'autres artistes français comme Grégoire, on m'avait répondu "trop français", et on ajoutait qu'il valait mieux faire tourner des artistes d'ici.»

Rappelons que la radio doit se soumettre à des quotas de 65 % de contenu francophone (55 % aux heures de grande écoute), mais aussi de 35 % de contenu canadien. On en déduit que la combinaison des deux mesures favorise largement le contenu francophone canadien.

Jean-François Blanchet ne s'y oppose pas, loin de là: «L'auditeur québécois de FM aime-t-il vraiment ce qui marche en France? Pas sûr. Je défends aussi ma paroisse. Si le produit français s'imposait davantage, il prendrait la place du québécois mais enfin... ce ne serait pas aussi néfaste que certains le croient.» 

«Une bonne chanson demeure une bonne chanson, d'où qu'elle vienne. Et c'est ce que cherche la FM.»

Jointe en France, l'auteure-compositrice, réalisatrice et chanteuse Zaho fait carrière en Europe et réside à Montréal. Inutile d'ajouter qu'elle n'a pas eu de gros tubes à la FM locale.

«Avant de faire des chansons originales, vous savez, je créais des jingles pour CKOI et ÉNERGIE! Par la suite, ma propre musique était considérée comme trop "urbaine" et ne correspondait donc pas aux formats radiophoniques québécois. J'ai quand même fini par y faire tourner quelques chansons. Aujourd'hui, on peut dire que c'est de la pop incluant du hip-hop, du reggae et autres influences; mon format correspond peut-être davantage à ce que veulent aujourd'hui les radios», ose croire la chanteuse d'origine algérienne, citoyenne canadienne et vedette française.

Aversion au risque

Vice-président à la programmation chez Cogeco (CKOI, Rythme FM, MSM à Québec, CIME dans les Laurentides, The Beat à Montréal), André Saint-Amand affirme devoir suivre très précisément les goûts des auditoires desservis par le réseau pour lequel il travaille.

«Ces goûts et réactions sont sondés avec des outils d'une précision chirurgicale. Ça nous oblige à prendre des décisions extrêmement précises. Ainsi, le choix de la diffusion musicale résulte de 50 % de "science" (études, analyses) et de 50 % de création. Aussi, les stations sont beaucoup plus prudentes qu'autrefois. Elles sont possédées par de grands groupes qui doivent répondre à leurs actionnaires. La pression est énorme. Cela dit, nous prenons quand même des risques.»

Ce qui ne règle aucunement le cas de la production étrangère. Chez Cogeco, André Saint-Amand estime qu'elle représente environ 10 % de la production francophone totale qui y est diffusée.

«J'observe cependant une légère augmentation par rapport aux années précédentes; l'an dernier, c'était environ 2 %! Un artiste comme Amir sort un troisième single à la radio. Il y a aussi Tibz, un artiste français qui réagit très bien sur nos palmarès. Il y a donc une petite ouverture, mais j'ignore comment ça va évoluer. On y va à la toune

Lisa LeBlanc... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE) - image 4.0

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Lisa LeBlanc

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Les persévérants: des Français y croient malgré tout 

Malgré la raideur de la pente à gravir, des artistes et producteurs français continuent de croire à leur implantation au Québec.

Fondateur et patron du label indépendant Tôt ou tard (Vincent Delerm, feue Lhasa, Vianney, Yael Naim, Albin de la Simone, etc.), Vincent Frèrebeau fut guitariste pour Thomas Fersen à ses tout débuts, soit en 1993, lorsque les Francos montréalaises étaient présentées à l'automne. Un quart de siècle plus tard, il est parmi les rares entrepreneurs indépendants de France à tenter l'aventure québécoise.

«Venir aux trois ans dans les principaux festivals, je pense aux Francos, au Festival d'été de Québec, Montréal en lumière ou Coup de coeur francophone, ça ne marche pas», pense-t-il avant de citer l'exemple de Thomas Fersen.

«Il n'a pas arrêté de creuser le sillon; il est allé en région, il crée une vraie relation avec le public québécois. À plus petite échelle, Albin de la Simone vient souvent chez vous et partage son bagage artistique avec des artistes québécois. Il y a donc une prime à ceux qui viennent... et qui ont du talent. Des ponts peuvent ainsi se construire entre les goûts des Québécois et des Français, mais ce n'est pas du tout automatique.»

Visites fréquentes nécessaires

Pour que ça se passe, pense Vincent Frèrebeau, une forte adhésion des médias québécois est requise. Qui plus est, les artistes français doivent être disposés à visiter souvent le Québec.

«Comme un artiste français a peu de pertinence économique, soulève-t-il, il devient onéreux de lui trouver une vingtaine de dates au Canada. C'est déficitaire au départ, très difficile à financer. Pour plusieurs, donc, il est beaucoup plus simple de ne rien construire et ne venir que tous les trois ou quatre ans.»

Ça marche dans les deux sens, souligne-t-il en outre: «Assez peu d'artistes québécois font un vrai chemin en France. Il y a des exceptions comme Lhasa que j'ai eu le bonheur d'accompagner et qui eut une carrière formidable. Plus récemment, Coeur de pirate a réussi. Pierre Lapointe n'y connaît pas un succès commercial énorme mais y remplit ses salles. Je travaille aussi avec Lisa LeBlanc qui y récolte un bon succès d'estime.»

Pour toutes ces considérations, Vincent Frèrebeau a décidé d'ouvrir une filiale de son label à Montréal, c'est-à-dire y construire une équipe permanente et, possiblement, y mettre sous contrat des artistes locaux, francophones comme anglophones.

«Honnêtement, affirme le patron de Tôt ou tard, je rêve de développer des projets chez vous. Au-delà du succès commercial, tu peux y faire vivre des choses hyper importantes à tes artistes, les confronter à des publics qu'ils ne connaissent pas. Je suis indépendant, je fais ce que je veux mais je n'ai pas la moindre idée de la pertinence économique de cette initiative. On verra!»




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