Jacques Canetti, génie de l'ombre

Jacques Canetti découvre Félix Leclerc à la fin... (Photo: archives, fournie par Jean-Claude Delorme-Philips)

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Jacques Canetti découvre Félix Leclerc à la fin des années 40 pendant une tournée de Maurice Chevalier au Québec. Les deux amis sont ici accompagnés de Gilles Vigneault.

Photo: archives, fournie par Jean-Claude Delorme-Philips

De lui, on ne sait pas grand-chose. Petit, plutôt discret, préférant révéler les autres plutôt que lui-même, Jacques Canetti a été l'exemple même de l'éminence grise, plus efficace dans l'ombre que sous les projecteurs.

Pas étonnant qu'on l'ait un peu oublié. Dix-sept ans après sa mort, celui qui a sans doute été le plus grand directeur artistique de toute l'histoire de la chanson française n'est plus qu'un nom parmi d'autres.

Mais comptez sur sa fille, Françoise Canetti, pour entretenir sa mémoire et son patrimoine.

Alors qu'on relance au Québec une vingtaine d'albums parus dans les années 60 et 70 sur l'étiquette de son père - rendant enfin disponibles les premiers albums de Serge Reggiani, Jeanne Moreau, Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, ainsi que l'oeuvre complète de Boris Vian chantée par d'autres - , celle qui est désormais responsable du catalogue Jacques Canetti nous explique pourquoi son papa était le meilleur...

Votre père possède un palmarès impressionnant. Entre 1947 et 1963, pendant qu'il travaille pour Polydor et Philips, il découvre la plupart des plus grands noms de la chanson française. Avait-il un 8e sens que ses concurrents n'avaient pas?

Il se promenait dans la ville avec une oreille tout à fait libre. Il n'était pas choqué par des chansons, des voix ou des musiques qui n'étaient pas évidentes. Soit ça lui plaisait, soit ça ne lui plaisait pas. Si ça lui plaisait, l'artiste rentrait dans son écurie. Du coup, il avait du travail. Il était porté par quelqu'un qui allait prendre en main la production discographique, les spectacles aux Trois Beaudets [la salle de spectacle parisienne qui appartenait à Canetti] et les tournées. Ça mettait le temps qu'il fallait. Il n'y avait pas de pression. Mon père savait que les artistes qu'il choisissait avaient besoin de temps pour éclore.

Dans son livre, Mes 50 ans de chanson française (Flammarion), votre père admet toutefois avoir manqué le bateau du yéyé...

Ça ne l'intéressait pas. Mais il n'était pas contre. Il disait toujours: le yéyé va permettre à des tas de jeunes qui ont 13-18 ans d'avoir les oreilles plus ouvertes, et vous verrez, on est en train d'en faire de futurs amateurs de jazz! Ce qu'il ne voulait pas, c'est qu'on réduise les artistes à un titre ou deux sur un 45 tours. C'était ça qui le choquait. [...] Quand le disque de Reggiani a commencé à marcher, la chanson Le petit garçon est devenu un slow dans les boîtes de nuit. Les gens ont dit à mon père qu'il fallait en faire un 45 tours. Il a dit non, justement pas! Il y a plein d'autres bonnes chansons sur ce disque, je ne veux pas le découper pour en faire un produit de marketing... Il a bien fait. Parce qu'aujourd'hui, toutes les chansons de ce disque sont connues.

En 1962, Jacques Canetti démissionne de chez Philips pour aller fonder sa petite étiquette indépendante (Jacques Canetti). Pourquoi?

Mon père a démissionné de Philips parce qu'il en avait assez. Il avait envie d'un nouveau départ. Tout le monde l'a trouvé fou. Il venait d'enregistrer le premier disque de Nougaro, Brel venait de faire Ne me quitte pas. C'était incompréhensible... Mais il n'en pouvait plus. Il se sentait pressé comme un citron. Il sentait le besoin de reposer les bases de son métier. D'être moins marketing. Il est parti pour être à nouveau artisan, c'est-à-dire ne pas produire trop de choses, mais produire de très bonnes choses avec des artistes qu'il aimait.

Le pari a-t-il été payant?

Absolument. À 53 ans, il a complètement redécouvert son métier. Chez Philips, il avait une grosse équipe, alors que là, il faisait tout lui-même, de la pochette aux photos, jusqu'au logo du label, qui portait sa signature. Il a créé la première charte graphique de l'histoire de la chanson française. Et il a réussi à imposer Reggiani, en pleine période yéyé. Reggiani, ça fait partie des grandes réussites de ce label, avec cet album magnifique qui le propulse au rang d'interprète numéro 1 en France. Mais il se trouve que Reggiani va quitter mon père pour Polydor un an après. Il a préféré aller dans une multinationale.

Un regret, pour Jacques Canetti?

Ça l'a beaucoup peiné. Je ne porte pas de jugement. Chacun fait ce qu'il veut. Mais quand vous donnez beaucoup de votre énergie, de votre temps et de votre argent pour un artiste et sa carrière, c'est vrai que parfois ça fait de la peine. [...] Mon père était très sensible à la reconnaissance. Il était reconnaissant envers certaines personnes. Je crois qu'il aimait aussi que les gens ne l'oublient pas.

Avec Jacques Brel, ça s'est aussi mal terminé, non?

Je ne le dirais pas comme ça. En 1967, quand Brel décide d'arrêter de chanter, ils vont dîner ensemble. Ce dîner est passablement arrosé. Il est tard. Brel dit à mon père: «Ce n'est pas à moi à vous dire merci, M. Canetti, mais à vous de me dire merci, Jacques Brel. Parce que je n'ai pas trahi votre réputation de découvreur de talents.» Ils ont eu une explication sur les années Philips, pendant lesquelles Brel a dû se sentir méprisé. Il est vrai que les débuts de Brel ont été difficiles. Ce n'est qu'au troisième disque que ç'a marché. Il n'était soutenu que par mon père.

Dans les années 70, la grande époque de la chanson française est un peu passée. Son étiquette connaît moins de succès. Est-ce qu'il en a marre? A-t-il le sentiment d'être dépassé?

Mon père produisait toujours des disques, mais il est vrai que c'était difficile de les lancer. Il faisait quand même des choses formidables. Il faisait beaucoup de tournées. Beaucoup de disques parlés. Je crois que ça l'intéressait toujours, même après. Une semaine avant sa mort, en 1997, il sortait tous les soirs. Il allait voir des jeunes qui démarraient. Il était connu comme le loup blanc.

Selon vous, que dirait-il de la chanson française aujourd'hui?

Mon père n'avait pas de nostalgie. Il ne disait jamais que c'était mieux avant. Il ne dirait pas que c'était mieux avant. J'espère ne pas trop vous décevoir...

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Les titres de l'étiquette Jacques Canetti tout juste relancés au Québec incluent notamment deux coffrets d'Introuvables, qui incluent les albums Serge Reggiani chante Boris Vian, Jeanne Moreau chante Bassiak, Jeanne Moreau chante Norge, Monique Morelli chante Louis Aragon, Magali Noël chante Boris Vian, Catherine Sauvage chante Léo Ferré, Judith Magre chante Esther Prestia et Cora Vaucaire chante les grands auteurs.

Le découvreur de Félix

La chanson française lui doit beaucoup. Mais aussi la chanson québécoise. À la fin des années 40, pendant une tournée avec Maurice Chevalier au Québec, Jacques Canetti découvre Félix Leclerc dans un studio de radio. Il est «littéralement hypnotisé» par le personnage, qui vient de lui chanter Moi, mes souliers et Le petit bonheur. À tel point qu'il lui fait enregistrer sur le champ les cinq chansons qui deviendront les pierres fondatrices de la chanson d'auteur québécoise.

On connaît la suite. Le poète de l'île d'Orléans part en France, où il fait fureur, remporte le Grand Prix du disque 1951 et effectue une tournée de 40 dates. Trois ans plus tard, il revient auréolé au Québec, qui l'avait snobé jusque-là et qui le découvre à son tour.

Jacques Canetti et Félix Leclerc resteront amis pendant de nombreuses années. «Quand mon père avait besoin de se ressourcer, dans les années 50, il allait au Canada chez Félix Leclerc avec ma mère. Ils sont allés souvent. Félix était un grand ami. Il comptait beaucoup pour mon père», raconte Françoise Canetti.

L'influence de Félix sera majeure pour la suite de la chanson d'expression francophone. L'image du chanteur seul avec sa guitare devient acceptable. Plus besoin d'un orchestre. Brassens et Brel s'en inspireront, tout comme d'ailleurs une flopée de chansonniers québécois, qui tenteront avec plus ou moins de succès d'entrer dans les fameux «souliers» de l'inimitable Félix - de Pierre Calvé à Claude Gauthier en passant par Jean-Pierre Ferland et Hervé Brousseau.

De toute la bande, seul George Dor sera «repêché» par l'écurie Jacques Canetti. Au milieu des années 60, l'auteur de La Manic lance en effet un album en France sur le petit label indépendant de Jacques Canetti, nouvellement fondé. Avec un moindre succès, cependant, que Félix Leclerc.

Quelques chansons de cet album pourraient éventuellement se retrouver sur une prochaine compilation Jacques Canetti regroupant des artistes moins connus, comme Eric Robrecht, Madeleine Robinson, Bruno Brel et Marc Moro.

«Il faudra voir avec les héritiers de George Dor s'ils sont d'accord», conclut Françoise Canetti, qui gère désormais le catalogue de l'étiquette.

Une simple formalité, sans doute.




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