Alejandra Ribera est grande, pulpeuse, belle, surtout très douée. Elle a une réelle identité vocale, trois identités linguistiques, une ville d'adoption, une dégaine vaguement hipster, des chansons inspirées, des accompagnateurs de haute volée, un réalisateur d'exception, un nouvel album qui s'annonce excellent.

L'auteure, compositrice et interprète s'est rendue à La Presse pour nous causer de La boca. Pour nous causer un peu d'elle aussi.

Née d'un père argentin et d'une mère écossaise, cette artiste de 31 ans a vécu la majeure partie de son existence à Toronto, sauf une année à Buenos Aires et les deux dernières à Montréal, d'où elle ne compte pas repartir de sitôt.

Lorsqu'elle était adolescente, feu l'auteur-compositeur-interprète Kevin Coyne a exercé sur elle un tel ascendant qu'elle a choisi d'exercer le même métier que lui. Au terme d'études à la carte, elle a fait un premier opus il y a six ans, «en trois jours avec un budget minuscule». Son intention était d'enregistrer une maquette qui lui permettrait de vendre son spectacle; elle a été surprise par l'intérêt qui lui a été porté. La carrière de chanteuse était envisageable.

«Un jour, raconte-t-elle, un ami m'a fait découvrir Pierre Lapointe. Je suis devenue folle de l'album La forêt des mal-aimés! Par la suite, je me suis rendu compte que le réalisateur de cet album était derrière plusieurs chansons de Close to Paradise de Patrick Watson et The Living Road de Lhasa de Sela. Puisque ces trois albums produits au pays étaient mes préférés, j'ai voulu enregistrer avec Jean Massicotte. J'ai attendu trois ans pour qu'il se libère de ses autres obligations professionnelles.»

Sur la route de Lhasa

La Torontoise a rencontré Jean Massicotte en décembre 2011, question de s'entendre sur la collaboration du réalisateur et arrangeur. Tout juste avant, elle avait été recrutée pour la création de Danse Lhasa Danse, spectacle multidisciplinaire en hommage à la regrettée Lhasa de Sela.

Sa performance, remarquée par Mischa Karam - frangin de la disparue -, lui a valu une autre participation: présenté au Rialto en janvier 2012, le spectacle La route chante rendait lui aussi hommage à Lhasa et regroupait nombre d'artistes proches de la disparue - Patrick Watson, Arthur H, Bïa, les Barr Brothers, etc.

Alejandra venait de déménager ses pénates à Montréal afin de travailler auprès de Jean Massicotte. Cela a duré une année. «Il menait d'autres projets, mais nous travaillions beaucoup ensemble. J'ai dû partir quelques fois à l'extérieur; nous avons alors laissé le temps aux chansons d'infuser. Il y avait du temps et de l'espace.»

Le résultat est plus que probant. Massicotte a enrobé le matériel déjà singulier de cette chanteuse, avec à la clé 12 chansons brillamment arrangées, dont un duo très réussi avec Arthur H. Plusieurs chansons s'avèrent empreintes de mystère, très contagieuses. Expression d'un imaginaire riche, expression d'un réel talent.

«Ce que j'aime de Jean, explique sa cliente et fan, c'est qu'il est capable de créer des mondes si pleins qu'on ne sait où la voix pourra prendre place. Finalement, on se rend compte que ces environnements sonores sont de merveilleux tremplins pour la voix. On s'y sent toujours élevée, prête à sauter. La boca a été la première chanson achevée; c'est la chanson mère de l'album. Il y a un peu de La boca dans toutes les autres, elles sont sous son aile.»

Ici pour rester

Alejandra n'avait pas l'intention claire de demeurer à Montréal lorsqu'elle est venue y créer cet album - lancé mardi prochain sous étiquette Pheromone. Mais l'accueil y a été si chaleureux qu'elle a décidé de s'y établir. Très naturellement, sans le vouloir, elle s'est intégrée à cette communauté de musiciens et de chanteurs... qui a aussi été celle de Lhasa.

«Par l'intermédiaire de Jim Corcoran, j'ai connu Yves Desrosiers sur un plateau d'artistes réunis à Winnipeg, relate notre interviewée. Quelques mois après m'être installée à Montréal, je suis allée voir son spectacle à la Taverne Jarry. Il a alors suggéré au patron que j'y chante. Du coup, il m'a proposé de m'accompagner. Ce fut aussi le cas du bassiste Mario Légaré, qui a été musicien de Lhasa comme l'a été Yves.

«Durant cette période, je suis également devenue l'amie de Bïa, qui était très proche de Lhasa. Par ailleurs, la maman de Lhasa m'a déjà confié que je la lui rappelais, même si ma voix et mon style étaient clairement différents. Elle disait que ma voix venait du même endroit, cet endroit mystérieux qu'on ne peut situer dans l'espace... et qu'on ne comprend pas vraiment.»

Alejandra sait qu'on aura tôt fait de la comparer à Lhasa pour ses origines anglophones et hispanophones, pour son attirance pour Montréal, pour ses relations professionnelles souvent similaires. À ce titre, elle ne semble aucunement inquiétée.

«Même lorsque j'interprète des chansons de Lhasa - dans le spectacle Danse Lhasa Danse et non dans le mien -, je le fais à manière. Depuis mon arrivée à Montréal, en fait, tout s'est passé de manière si positive, si spontanée, que je ne me suis pas méfiée des conséquences de cette synchronicité. Je fais confiance au destin. Et je ne crains pas la comparaison.»

Irremplaçable Lhasa. Incomparable Alejandra.

Alejandra Ribera sera au Lion d'or le 6 mars.