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Souverains anonymes: s'évader derrière les barreaux

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La Presse a assisté à la répétition et au tournage du Journal des bonnes nouvelles.

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Hugo Meunier
Hugo Meunier
La Presse

Depuis plus d'un quart de siècle, quelque 20 000 détenus de la prison de Bordeaux et 800 invités ont participé aux Souverains anonymes, un projet de radio unique créé par Mohamed Lotfi, qui offre un micro, voire une voix, à ces exclus de la société.

En janvier, les Souverains ont emprunté un virage numérique; ils transmettent aujourd'hui leurs reportages sur YouTube. La Presse a passé deux jours à Bordeaux pour assister à la création de leur troisième Journal des bonnes nouvelles.

Jour 1: La répétition

On frappe d'abord à l'aide d'un heurtoir à la grande porte verte en acier. Un imposant gardien de prison coiffé d'une tuque noire ouvre. Passé ce stade, tous les appareils électriques sont interdits.

«Je viens pour les Souverains anonymes! 

- Ah, vous allez voir, c'est particulier!», lance un des gardiens, en tendant un badge de visiteur.

Il faut ensuite attendre dans une espèce d'aquarium vitré que quelqu'un vienne nous chercher, à l'instar d'une vingtaine de visiteurs. Personne ne pianote sur son téléphone, quasi un anachronisme aujourd'hui.

Un responsable des communications nous fait traverser la cour, puis nous conduit vers l'aile F du centre de détention. On aboutit dans un large couloir, après avoir franchi une porte avec des barreaux.

«Souverains anonymes», peut-on lire sur le mur près du local, pendant que résonnent au loin les clameurs du milieu carcéral.

La pièce feutrée, sombre, est un studio moderne avec une petite scène, une régie, quelques toiles, des caméras et deux sofas.

Une dizaine de gars sont assis en cercle au milieu de ce décor, autour de Mohamed Lotfi, le grand manitou de Souverains anonymes. Deux choses frappent d'emblée: d'abord, tous les détenus dans la pièce - appelés ici les Souverains - sont d'origine haïtienne, africaine ou maghrébine; ensuite, le vieux poster froissé de Richard Séguin, au mur, date de l'époque de ses Journées d'Amérique.

«Les gars, je vous présente un nouveau détenu, je ne sais pas c'est quoi son crime», lance, micro à la main, Mohamed Lotfi, en pointant le journaliste.

Une boutade qui illustre la philosophie du créateur des Souverains: ne jamais demander aux gens qui traversent la porte quels crimes ils ont commis. «J'ai dit aux gars: "Ne me dites pas ce que vous avez fait. Dites-moi ce que vous allez faire"», explique Mohamed Lotfi.

Sur l'écran géant derrière, on diffuse le dernier Journal des bonnes nouvelles, enregistré récemment et mettant en vedette plusieurs gars présents dans la salle.

C'est ça, le dernier concept des Souverains anonymes: produire des courts métrages sur le thème de la vie après la prison et les diffuser sur YouTube sous forme de bulletins de nouvelles. 

Les Souverains anonymes ont diffusé leur projet à la radio pendant 23 de leurs 26 années d'existence. Mohamed Lotfi - un homme-orchestre qui porte plusieurs chapeaux, dont celui de réalisateur, metteur en scène et animateur - avait envie d'explorer le genre cinématographique. 

«C'est vraiment le début de quelque chose, ça exige un travail de théâtralité. Les gars se nourrissent eux-mêmes, je suis là pour servir de catalyseur.»

Aujourd'hui, c'est jour de répétition en vue du tournage de demain du prochain Journal des bonnes nouvelles, prévu avec la comédienne Sylvie Moreau.

Au fil des années, Mohamed a toujours su bien s'entourer. La liste des personnalités venues participer bénévolement à ses projets est prestigieuse et s'étire sans fin: de Céline Dion à Gaston Miron, en passant par Dan Bigras, Michel Chartrand, Richard Desjardins ou Michaëlle Jean.

Rêves pour l'avenir

Le premier Souverain à répéter son texte se nomme Renel. Cheveux broussailleux tirés vers l'arrière, bouille sympathique, la jeune trentaine. Mohamed lui propose une répétition à l'italienne, tandis que des images de Jacmel défilent sur l'écran géant. Dans son scénario de vie après la prison, il personnifie un paysan devenu président d'Haïti. Sa prestation, caricaturale, constitue l'élément comique du faux bulletin. Renel ponctue même son discours d'une envolée en créole. «Celui qui te montre à cuisiner vaut mieux que celui qui te met la cuillère d'argent dans la bouche», traduit-il.

Les gars éclatent de rire. Mohamed a le sourire fendu jusqu'aux oreilles et fait l'accolade à Renel. «Il faut nourrir Haïti d'éducation, d'art et de musique!», lance le président-paysan.

«Amen!», réplique un Souverain.

Au tour d'Olivier, 30 ans, de parler de son futur atelier de fabrication de t-shirts, son grand rêve. Pantoufles aux pieds, en bermuda, arborant une longue barbe hirsute, il répète son texte pendant que défilent des images de ce qui ressemble à une manufacture coréenne. «Tu dois être vendeur, séducteur, tu dois vendre ton produit. Tu es déjà allé "en d'dans" et on doit le sentir dans le ton, ça crédibilise tes efforts», commente Mohamed, un redoutable metteur en scène, du genre «qui pousse».

Les autres passent ensuite à tour de rôle. Jefferson vante les mérites de son entreprise qui aide d'ex-détenus à se réhabiliter. Mohamed lui fait répéter son texte une dizaine de fois pour qu'il sonne plus naturel. Kastar nous transporte au Rwanda, où il dirige une entreprise de chauffage et de plomberie. Il raconte avoir été perdu deux jours seul en forêt à l'âge de 2 ans. «Je suis un survivant de la forêt et du génocide rwandais, c'était la moindre des choses de faire ma part pour le Rwanda. J'étais aussi prêt à faire n'importe quoi pour m'éloigner du chemin de la prison», récite le jeune homme, qui balaie ses mains en parlant comme s'il rappait.

Spencer, un colosse aux gros biceps, ne semble pas maîtriser son texte. «Tu as du travail, mon cher!», le rabroue Mohamed.

Enfin, John-Clyde vient vanter les mérites de son nouveau salon de coiffure Second Cut. «J'ai fait certains choix qui m'ont amené en prison. Aujourd'hui, je veux pratiquer ma passion et me donner une seconde chance, avec Second Cut!»

Mohamed semble satisfait de leurs efforts. «La plupart des gars ici n'ont pas de 5e secondaire, ce qui ne les empêche pas d'être éloquents et très intelligents», souligne-t-il.

Les détenus qui participent à ses projets le font bénévolement. Il y a un noyau dur, mais le roulement est permanent, au gré des libérations dans cette prison à sécurité moyenne, où les peines ne dépassent pas deux ans. 

«Je trouve que ça développe les connaissances des gars! C'est aussi une bonne préparation pour le futur. Il faudrait plus d'initiatives du genre dans le système carcéral», explique Spencer, participant des Souverains anonymes.

Après le lunch, les gars répètent à nouveau, cette fois debout devant leurs images qui défilent sur l'écran géant.

Audrey Barbier, une jeune femme qui a pondu un mémoire de maîtrise sur les Souverains anonymes, a été appelée pour donner la réplique aux gars. Dans ce monde d'hommes enfermés, la jolie brune ne passe pas inaperçue. Un des aumôniers de la prison, le père Loïc, vient aussi faire son tour.

Deux gardiens se présentent à la porte pour venir chercher un des gars. On est en prison, on l'oubliait presque.

La répétition debout d'Henel est catastrophique. Il promet de répéter durant la soirée. «Les gars, vous avez du temps à Bordeaux! Mettez de la volonté, vous ne devez faire qu'un avec votre texte. Sylvie Moreau nous donne une journée de son temps, soyons à la hauteur!», résume Mohamed, avant de congédier ses Souverains.

En sortant de la pièce, les Souverains redeviennent des détenus et s'engouffrent au fond du long couloir. Mohamed et son régisseur Steve Roy s'éloignent en direction opposée, retrouvant leur liberté.

Jusqu'à demain.

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Jour 2: Le tournage

«Yo, Sylvie, c'est la fête!», répète Gaétan, pendant qu'un autre Souverain balance un rap en pakistanais et que Mohamed Lotfi rythme le tout avec des djembés. L'accueil est festif pour la comédienne Sylvie Moreau, qui tangue des hanches au son de la musique en débarquant dans le studio en matinée. Mohamed Lotfi lui fait une chaleureuse accolade. C'est la troisième fois que la comédienne vient faire son tour.

Les Souverains y vont d'une ultime répétition à l'italienne. Olivier a rasé sa barbe hirsute. Un nouveau venu, Michael, simule le lancement d'un album rap intitulé Mode de vie glacial. Mais surtout, il y a Kastar, qui livre son texte avec tellement d'aplomb et d'émotion qu'il arrache des larmes à Sylvie Moreau.

«Bienvenue en direct de l'avenir!», lance Mohamed avant de courir avec une caméra au milieu des souverains, qui placent simultanément un masque devant leur visage. Les masques ont été fabriqués dans l'atelier de poterie de la prison.

Présente pour la deuxième fois, Audrey Barbier s'enferme avec Michael dans une pièce attenante au studio pour l'aider à répéter son texte.

«J'aime ça venir ici, c'est comme un cours de théâtre gratuit et je n'ai pas l'impression d'être en prison. Ici, ça me donne de l'espoir!», s'exclame Gaétan, un des Souverains, qui fréquente depuis deux mois le studio. «Ce n'est pas tout le monde qui a le courage de venir ici et c'est très bien vu de la part des autres détenus», ajoute ce solide gaillard, qui souhaite chaque fois faire honneur à Mohamed, un «bon prof, minutieux et un homme d'idées».

Mohamed installe l'éclairage au-dessus du fauteuil où Sylvie Moreau prendra place pour donner la réplique aux Souverains. «J'ai toujours été fascinée par la notion d'enfermement et j'y suis très sensible. C'est assez difficile pour moi et j'ai envie d'échanger avec eux. Tout le monde devrait faire ça pour comprendre», souligne la comédienne, qui ne tarit pas d'éloges pour Mohamed. «C'est assez exceptionnel parce que ça leur permet de se sentir libres. Ils se définissent par autre chose ici», ajoute-t-elle.

«Venez me voir, chez Second Cut!» John-Clyde bafouille son texte une première fois, mais Mohamed le talonne. Il sait que l'imposant Souverain peut faire mieux. Ce dernier recommence et livre son texte parfaitement. Les gars l'applaudissent chaleureusement.

Debout sur une pile de livres pour grandir de quelques pouces pour les besoins de la caméra, Michael surprend ses compagnons d'infortune. Il termine son «reportage» par un rap de son cru, qui lui vaut le respect général. Un moment touchant. «Que mon talent sert à évacuer un surplus de vie sale!»

Mohamed est dur avec Kastar. Il sait que le jeune homme est capable de lui en mettre plein la vue, comme la dernière fois. «Mais souris, sois naturel. Qu'est-ce qui se passe? On dirait que tu as un gun sur la tête», le sermonne Mohamed. Plusieurs gars semblent intimidés par la caméra qui roule, la présence de Sylvie Moreau et peut-être aussi celle des journalistes.

Spencer et Gaétan font rire la galerie en improvisant leur future rencontre dans une île paradisiaque. Gaétan n'hésite pas à se mettre en bedaine, avec des verres fumés, pour son rôle de vacancier au paradis avec sa femme et ses nombreux enfants. «Sans être vulgaire, moi et ma femme avons concocté une équipe de baseball!», lance-t-il.

«J'ai le coeur qui palpite!», lance Renel, avant sa prestation colorée, la plus longue et compliquée. La pression est forte. Il relève le défi avec brio. Ému, mais surtout fier, Mohamed lui donne un coup de tête d'encouragement.

«It's a wrap!» Le tournage se termine sur les applaudissements nourris. «Merci d'avoir récidivé avec nous, Sylvie Moreau. Tu es une dangereuse récidiviste!» Tout le monde grimpe ensuite sur scène pour une photo de groupe.

Avant de quitter la pièce, Kastar enlace tendrement Mohamed. Le jeune homme, un brin taciturne, semble vouer une grande admiration à cette sorte de mentor. Ils se retrouveront au prochain Journal des bonnes nouvelles. Parce qu'il n'y aura jamais trop de bonnes nouvelles en prison.

Jour 3: Le résultat

Après le tournage et des heures de montage, le résultat des efforts des Souverains est fin prêt. Nous vous présentons un extrait de ce troisième Journal des bonnes nouvelles.

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