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Quand les auditeurs financent les enquêtes journalistiques

Dans la première saison de Serial, la journaliste Sarah... (PHOTO: FOURNIE PAR LA FAMILLE, ARCHIVES AP)

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Dans la première saison de Serial, la journaliste Sarah Koenig dépoussière la preuve qui a mené à la condamnation d'Adnan Syed (sur la photo), déclaré coupable il y a plus de 15 ans du meurtre de son ex-copine sur la foi d'un seul témoignage.

PHOTO: FOURNIE PAR LA FAMILLE, ARCHIVES AP

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La baladodiffusion la plus virale du monde, Serial, une émission de radio américaine uniquement diffusée sur le web et dans laquelle on suit l'enquête d'une journaliste qui veut découvrir si un jeune homme condamné pour le meurtre de son ex-copine est véritablement coupable, fascine tellement ses auditeurs qu'ils se sont mobilisés pour financer eux-mêmes une deuxième saison.

Cette histoire d'amour qui lie des millions d'auditeurs - dispersés aux quatre coins du monde  - à cette série réalisée par l'équipe de la populaire émission This American Life, produite par la Chicago Public Radio, sera ainsi renouvelée à la demande populaire, avec une nouvelle enquête et une nouvelle intrigue, malgré les controverses suscitées par la première saison.

Car derrière ce succès retentissant - la baladodiffusion figure au sommet du palmarès iTunes aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Inde et dans plusieurs autres pays - se cache un débat déchirant sur l'éthique et la déontologie journalistique qui devraient guider une telle expérience.

Dans la première saison, Sarah Koenig, qui a travaillé par le passé pour le Baltimore Sun, dépoussière la preuve qui a mené à la condamnation d'Adnan Syed, déclaré coupable il y a plus de 15 ans du meurtre de son ex-copine, Hae Min Lee, sur la foi d'un seul témoignage.

Or, au fil de la série, des contradictions se manifestent. Syed est-il coupable ? Que faisait-il le jour de la mort de Lee ? Était-il à la bibliothèque, comme certains l'affirment ? Ces questions, exposées sans filtre par la journaliste, sont nombreuses, et cette dernière entraîne ses auditeurs dans les coulisses de son enquête presque en temps réel.

UN INTÉRÊT MONDIAL

Même si l'émission est diffusée en anglais seulement, Serial attire le public québécois. « Fascinant. » « Incroyable. » « Révolutionnaire. » Les personnes consultées par La Presse ont toutes parlé de l'émission de façon élogieuse, sans manquer, toutefois, de soulever quelques doutes éthiques quant à la méthode de travail adoptée.

«Dieu que cette journaliste raconte bien son histoire! Elle a de très grandes qualités de narratrice. Le montage, la musique, les clips audio, les entrevues, tout est là, mais c'est son talent qui nous accroche», a expliqué Pierre Craig, animateur à Radio-Canada et président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Selon lui, le format exploité - dans lequel les auditeurs suivent la journaliste dans son enquête, ses questionnements, ses doutes et ses surprises - ne pose pas nécessairement de problème éthique.

«Quand on est journaliste, il faut travailler sur un tapis de billes. On part avec une idée en tête et on la suit, mais si les faits nous démontrent que ce n'est pas la bonne piste, il faut que notre roulement de billes nous permette de nous retourner dans une autre direction et de travailler avec autant d'énergie», ajoute Pierre Craig.

Robert Maltais, spécialiste en éthique et responsable du programme de journalisme de l'Université de Montréal, abonde dans le même sens.

«Ce qui me plaît, c'est que le public voit et entend pour la première fois toute la démarche journalistique. Je trouve ça extrêmement formateur pour les citoyens.»

- Robert Maltais, spécialiste en éthique et responsable du programme de journalisme de l'Université de Montréal

Il est toutefois inquiet que des auditeurs tentent d'aider Sarah Koenig dans son enquête, en accusant parfois faussement sur l'internet des personnes qui n'appartiennent pas au monde de la fiction - même si l'émission rappelle les séries dramatiques produites par Netflix et HBO.

UN MODÈLE APPLICABLE AU QUÉBEC ?

Le succès international qu'obtient la première saison de Serial mènera-t-il à une révolution dans le monde de la radio, ici même au Québec ? Pas exactement, ont nuancé deux experts en déontologie journalistique consultés par La Presse.

«Je me sens interpellé par cette émission, car j'ai l'impression qu'on tente d'impliquer les auditeurs dans l'enquête, ce qui pourrait vite déborder en une forme de "journalisme justicier"», a affirmé Stephen Ward, journaliste et éthicien de renommée internationale.

« Tous les nouveaux formats narratifs sont "éthiques", pourvu qu'ils respectent les normes qu'on s'est données. La journaliste ne devrait pas présenter ses conclusions partielles ou ses opinions, mais plutôt pointer vers les questions où il y a des interrogations légitimes. »

«[...] Ce n'est pas aux journalistes de décider si une personne est coupable ou non.»

- Stephen Ward, journaliste et éthicien

La présidente du Conseil de presse du Québec, Paule Beaugrand-Champagne, compare pour sa part Serial au journalisme pratiqué en Europe.

«La journaliste intervient personnellement dans son histoire, parle au "je" et donne son opinion au fur et à mesure que l'enquête progresse. Cette façon de faire, que l'on voit dans certains pays européens, contrevient à nos guides déontologiques et à nos principes éthiques», a-t-elle expliqué.

«À mon avis, on pourrait se demander si sa méthode de travail, quoique fascinante, contrevient à l'idée que les journalistes doivent protéger leurs sources. Pour ce genre de production, la journaliste serait probablement blâmée [par le Conseil de presse] si cela se faisait au Québec», a ajouté Mme Beaugrand-Champagne.

JUSTICE

On a appris lundi que la Cour d'appel du Maryland acceptait d'entendre en janvier certains aspects de la cause suivie par Serial depuis maintenant dix semaines. À suivre.

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