Le journalisme d'enquête, un service essentiel

La salle de rédaction du quotidien La Presse.... (Photo: David Boily, La Presse)

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La salle de rédaction du quotidien La Presse.

Photo: David Boily, La Presse

Nathalie Collard
La Presse

Les déclarations du ministre de la Sécurité publique Robert Dutil, plus tôt cette semaine, ont provoqué une véritable onde de choc. En laissant planer la menace d'une enquête sur les sources des journalistes, le ministre s'est attaqué à des valeurs fondamentales: l'importance de l'enquête journalistique dans la balance des pouvoirs et la protection des sources journalistiques. Rappel en quelques dates de l'importance du journalisme d'enquête dans notre société.

Le journalisme d'enquête ne date pas d'hier. Aux États-Unis, il est en quelque sorte né sous la plume de Upton Sinclair, auteur du roman The Jungle, publié la première fois sous forme de feuilleton en 1905 dans le journal Appeal to Reason. Dans ses textes, Sinclair y décrivait les conditions déplorables de l'abattage des animaux à Chicago. Ses révélations ont mené à l'adoption de la Loi sur l'inspection des viandes.

Le travail de Sinclair s'inscrit dans la tradition du «muckraking». Le terme «muckraker» (fouille-merde) a fait son apparition au début du XIXe siècle. Après la Première Guerre mondiale, cette expression était surtout associée au rôle de chien de garde des journalistes.

Au Québec, une des premières enquêtes menées par un journaliste, et une des plus retentissantes aussi, demeure celle de l'ancien ministre libéral Pierre Laporte. En 1958, alors journaliste au Devoir, Laporte révèle que plusieurs ministres du gouvernement de l'Union nationale de Maurice Duplessis ont spéculé sur les actions de la Corporation de gaz naturel du Québec au moment de sa vente. Les reportages de Pierre Laporte provoqueront la tenue de la Commission royale d'enquête sur la moralité dans les dépenses publiques (ou commission Salvas), en 1960.

Quand il y a un grand manque de transparence dans nos institutions, le travail du journaliste d'enquête permet de faire jaillir la vérité, observe Guy Amyot, secrétaire général du Conseil de presse du Québec. Dans nos sociétés, le journalisme d'enquête est une soupape. Quand la vérité est bloquée au sein d'une organisation, elle sort ailleurs.» «Il y a un petit quelque chose de sacré au journalisme d'enquête, note pour sa part Daniel Leblanc, journaliste au Globe and Mail à l'origine du scandale des commandites et de la commission Gomery. Dans notre société, le journaliste représente le citoyen.»

Le journalisme d'enquête est donc un contre-pouvoir important. Il est le fruit d'un travail sur le terrain, mais aussi de confidences recueillies auprès d'individus qui estiment que la publication d'une information, jusque-là camouflée, est d'intérêt public. «Au Québec, écrivait en 2010 le journaliste de l'AFP Michel Viatteau, le journalisme d'investigation est extrêmement combatif dans un pays où le refus de faire des vagues semble un trait marquant du caractère national.»

La menace d'une enquête policière comme celle qui a plané au-dessus de la communauté journalistique ces jours-ci n'est pas la première tentative de mettre des bâtons dans les roues des journalistes. Il faut dire qu'au cours des 10 dernières années, le travail des journalistes d'enquête a fortement ébranlé les colonnes du pouvoir. Les reportages sur le scandale des compteurs d'eau dans La Presse et The Gazette ou encore sur les liens entre Benoit Labonté et Tony Accurso dans RueFrontenac.com ont transformé le visage de la politique municipale à Montréal. Sur la scène provinciale, les nombreux reportages sur la collusion dans l'industrie de la construction ont mené entre autres à la mise sur pied de la commission d'enquête Charbonneau.

Les scandales ne sont pas annoncés en conférence de presse, rappelle Chantal Francoeur, ex-journaliste à l'émission Enquête aujourd'hui professeure de journalisme à l'UQAM. Et il ne faut pas croire que l'utilisation de sources anonymes se fait automatiquement. Il y a des règles de déontologie et d'éthique à respecter avant d'accepter qu'une source conserve l'anonymat.» «Au Canada, les gens qui parlent aux journalistes pour dénoncer une situation, les «whistleblowers», ne bénéficient pas d'une grande protection, ajoute le journaliste de La Presse André Noël. Il ne faut pas oublier que les sources qui parlent aux journalistes le font non pas par intérêt personnel, mais bien par intérêt public. Ils rendent un service à la société.»

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