Prochain épisode d'Hubert Aquin : les doutes de l'écrivain

Prochain épisode d'Hubert Aquin est un roman fou... (Photo: archives La Presse)

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Prochain épisode d'Hubert Aquin est un roman fou qui veut sortir de son cadre et agir sur le réel, c'est là sa dimension la plus fascinante.

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Chaque semaine de l'été, l'équipe de Lecture revisite un classique de la littérature québécoise. A-t-il tenu la route? Nos journalistes confrontent leurs impressions aux critiques d'hier. Cette semaine, Prochain épisode, d'Hubert Aquin (1965).

Hubert Aquin. Créature chérie des universitaires qui sont malheureusement les seuls à le lire. Un pavillon porte son nom à l'Université du Québec à Montréal. C'est d'ailleurs à l'UQAM que nous avons lu Prochain épisode pour la première fois. Dans un exigeant cours de «littérature et psychanalyse».

Nous nous souvenons que, tellement préoccupés de comprendre les concepts psychanalytiques, nous avions froidement démembré ce roman et nous nous étions beaucoup trop attardés à l'intrigue du récit d'espionnage que le narrateur tente d'écrire. En passant complètement à côté de la poignante confession qu'on y trouve. Le roman d'espionnage, dont le but a toujours été assez ludique, est un moyen d'évasion pour le narrateur enfermé, de diversion pour le lecteur captif. Mais le sentiment d'échec qui étreint le narrateur est précisément ce qui met en échec la narration et l'intrigue, que pourtant, la «main hypocrite» de l'auteur poursuit sur le papier, "à perte», puisque les mots ne le libéreront pas... «Rien n'avance», écrit-il. Et pourtant, il écrit, et le texte avance. Mais pas sa situation - l'internement - et encore moins la situation "nationale" qui l'a conduit à cet internement. Ce jeu de "décrochage" d'une histoire pour s'interroger sur les rouages est ce qui donne la forme si particulière de ce roman, qui révèle à la fois l'impuissance du révolutionnaire brisé dans son élan et les doutes de l'écrivain qui veut se lancer dans le roman.

Comme Cuba en flammes coule au milieu du lac Léman, le narrateur descend au fond de lui-même dans une espèce d'archéologie des profondeurs de l'âme canadienne-française, pratiquement schizophrène - tout le roman est un exercice complexe de dédoublement et de jeux de miroirs avec l'ennemi, H. de Heutz. C'est souvent très lyrique - le révolutionnaire l'est toujours -, parfois délirant, mais on dirait un passage obligé pour regarder «l'innommable» qu'il veut justement nommer. Ce qu'il y a de troublant avec l'héritage d'Aquin, c'est à quel point on l'a dépolitisé pour n'en faire qu'un «littéraire», lui qui pourtant estimait qu'il était devenu écrivain à défaut d'être banquier, que la pauvreté était la condition du talent, que le Canadien français se rabattait sur l'art puisqu'il n'avait pas le pouvoir, et qui refusera pour des raisons politiques le Prix du Gouverneur général en 1968...

Terroriste raté

Aquin, ce terroriste raté. Il faut le relire pour comprendre les sentiments d'urgence et de peur de ceux qui se sont lancés éperdument dans la cause indépendantiste. D'ailleurs, Aquin fait le parallèle entre le pays désiré et la passion amoureuse pour une femme dénommée K. La violence chez Aquin est tout autant politique qu'intime (l'un ne va pas sans l'autre), et Prochain épisode est un roman torturé qui désire la violence, faute de pouvoir la commettre: «En moi, déprimé explosif, toute une nation s'aplatit historiquement et raconte son enfance perdue, par bouffées de mots bégayés et de délires scripturaires et, sous le choc noir de la lucidité, se met soudain à pleurer devant l'immensité du désastre et de l'envergure quasi sublime de son échec. Arrive un moment, après deux siècles de conquête et trente-quatre ans de tristesse confusionnelle, où l'on n'a plus la force d'aller au-delà de l'abominable vision.»

Disparaître

Dans le texte, la peur de disparaître et l'envie de disparaître sont liées. L'envie du suicide est une envie d'en finir avec l'agonie, l'usure et l'épuisement causés par une situation insoutenable. Aquin, membre de la frange radicale du RIN qui refusait de se saborder au profit du Parti québécois, s'est suicidé en 1977, soit peu de temps après la première élection du PQ et l'adoption de la loi 101. Depuis sa mort, deux référendums perdants, la crise des accommodements raisonnables, un «printemps érable» sans grands lendemains, la commission Charbonneau et, bientôt, une «Charte des valeurs québécoises». Des événements qu'il aurait certainement ajoutés à la «fatigue culturelle du Canada français» ou «L'art de la défaite» qu'il a su si bien décrire...

Pierre Elliott Trudeau, en 1965, alors qu'il vient... (Photo: archives La Presse) - image 2.0

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Pierre Elliott Trudeau, en 1965, alors qu'il vient d'être élu député. Hubert Aquin répondra au fondateur de Cité libre dans un texte devenu célèbre, «La fatigue du Canada français».

Photo: archives La Presse

Prochain épisode est un roman fou qui veut sortir de son cadre et agir sur le réel, c'est là sa dimension la plus fascinante. Selon le narrateur, il sera toujours inachevé, puisque le «prochain épisode» doit s'écrire hors des pages, dans le sang et les armes, dans une révolution qui remplacera «les luttes parlementaires par la guerre à mort». «Nous n'aurons d'histoire qu'à partir du moment incertain où commencera la guerre révolutionnaire. Notre histoire s'inaugurera dans le sang d'une révolution qui me brise et que j'ai mal servie.» Mais rien ne bouge, K. n'arrive pas au rendez-vous, et le narrateur souffre de cette «trahison»: «Je suis un blessé de guerre [...]. Mon pays me fait mal. Son échec prolongé m'a jeté par terre.»

Si l'on demeure dans la logique aquinienne, le prochain épisode n'a toujours pas été écrit.

Du RIN au FLQ

Bien connu des milieux intellectuels, notamment pour sa célèbre réponse à Pierre Elliott Trudeau, «La fatigue culturelle du Canada français», Hubert Aquin annonce publiquement en 1964 qu'il «prend le maquis» pour endosser les idéaux du FLQ, de plus en plus actif. Il est arrêté au mois de juillet pour port d'arme et interné pendant quatre mois à l'institut psychiatrique Albert-Prévost. C'est là qu'il commence l'écriture de son premier roman, Prochain épisode. C'est cet événement qui le fera entrer en littérature, même s'il avoue que «écrire me tue». Il refusera le Prix littéraire du Gouverneur général en 1968 pour des raisons politiques et se suicidera en 1977.

Ce qu'ils en ont dit...

«Le premier roman de la saison littéraire est une bombe. On a beau faire, analyser, revenir sur le malaise qu'en suscite à plusieurs reprises la lecture, on n'arrive pas à récuser l'évidence qui s'était imposée au premier contact: Prochain épisode, roman de Hubert Aquin, est l'une des oeuvres littéraires les plus singulières, les plus richement écrites, qui aient vu le jour au Canada français.» - Gilles Marcotte, La Presse, 13 novembre 1965

«Nous n'avons plus à le chercher. Nous le tenons, notre grand écrivain. Mon Dieu, merci.» - Jean Éthier-Blais, Le Devoir, 13 novembre 1965

«Prochain épisode, dans nos lettres, est un sommet et l'on n'en saurait parler qu'avec respect, qu'avec ferveur.» - Pierre Vadeboncoeur, Le Devoir, 29 janvier 1966

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