Luc Lavoie: le feu de l'action

Le commentateur politique Luc Lavoie... (Photo Bernard Brault, La Presse)

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Le commentateur politique Luc Lavoie

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Correspondant parlementaire à Ottawa, conseiller du premier ministre Brian Mulroney, commissaire du Canada à l'Exposition universelle de Séville en 1992, gestionnaire de crise chez National, vice-président exécutif de Québecor, homme de main de Pierre Karl Péladeau, commentateur politique controversé de LCN et TVA, Luc Lavoie semble avoir passé sa vie dans le feu de l'action. Il se plaît d'ailleurs à dire qu'il est le Forrest Gump de son temps.

«Forrest Gump parce que j'étais là partout où ça comptait, sauf que ce n'est pas moi qui menais», lance-t-il avec sa voix grave et son rire rauque de fumeur invétéré dans le café où je lui ai donné rendez-vous.

Je ne sais plus depuis combien de temps je connais Luc Lavoie. Peut-être depuis le 25 octobre 1993 quand TVA nous avait réunis sur un panel pour la soirée électorale. Ce soir-là, les conservateurs, pour lesquels l'ex-journaliste et natif de Rimouski avait sauté la clôture, ont été lavés. Littéralement lavés avec seulement deux députés élus dans tout le Canada. Lavoie aurait dû être dévasté devant cette magistrale gifle de l'électorat. Pourtant, il n'a rien laissé paraître, affichant à la fin de la soirée un visage imperturbable sous son sourire éternellement sardonique.

Luc Lavoie n'a que 61 ans, mais ce qu'il relate dans sa biographie En première ligne, lancée hier au siège social de Québecor, nous renvoie à une époque révolue qui tolérait des comportements qui, de nos jours, seraient probablement sanctionnés.

J'ai en tête ce passage où, en guise de remerciement pour ses loyaux services, Brian Mulroney avait nommé Lavoie commissaire du Canada à l'Expo universelle de Séville malgré les objections de la secrétaire d'État aux Affaires extérieures de l'époque, Barbara McDougall. Sitôt sa nomination annoncée, les fonctionnaires du ministère, dont un dénommé Daniel Marchand, l'ont pris en grippe, écrit Luc Lavoie dans sa biographie. La crise éclate avec le PDG de Rheinzink, entreprise de revêtements de zinc, qui commandite à hauteur de 1,2 million le toit du pavillon canadien. En échange de sa commandite, le PDG demande un poste d'hôtesse au pavillon canadien pour sa fille Natasha, âgée de 20 ans.

Lorsque John Tory, l'avocat du commanditaire, aujourd'hui maire de Toronto, apprend que Lavoie ne peut rien pour Natasha, il appelle directement le premier ministre Mulroney! Rien de moins! «C'était un gros commanditaire», plaide Lavoie pour justifier cet appel absurde au numéro 1 du gouvernement.

«Brian m'a rappelé en me disant: "C'est quoi, ces niaiseries-là?", poursuit Lavoie. Avant que je puisse lui expliquer, il m'a dit: "Fais comme dans le bon vieux temps et arrange ça à ton goût, mon Luc!"»

En bon opérateur et avec le feu vert du chef, Lavoie a immédiatement donné des instructions pour que Natasha soit embauchée. Selon lui, le fonctionnaire Daniel Marchand ne l'a pas pris. Il a envoyé un message dénonçant la manoeuvre à une vingtaine de personnes en priant pour qu'il soit relayé à un journaliste.

En l'apprenant, Lavoie était tellement hors de lui qu'il a pris le premier avion pour Ottawa, histoire d'aller dire sa façon de penser à Daniel Marchand. Lorsque le fonctionnaire s'est pointé dans sa suite, Lavoie a fait semblant d'être poli pendant deux minutes avant d'empoigner le fonctionnaire par le collet, de le soulever de terre et de le plaquer contre le mur, selon ce qu'il raconte. «Compte-toi chanceux que je te crisse pas mon poing sur la gueule. Ce que t'as fait là, c'est de la malice pure et simple. Maintenant, disparais de ma vie!», a crié Lavoie en foutant le fonctionnaire à la porte.

Puis, faute de pouvoir les congédier, Lavoie a fait muter Marchand et son équipe à d'autres postes. Le fonctionnaire a porté plainte contre Lavoie. En vain, conclut Lavoie.

L'histoire illustre assez bien le côté sanguin et les manières un peu brutales de cet opérateur, plus mercenaire que militant et porté sur les paradoxes, puisque malgré ses convictions fédéralistes, il a eu plusieurs amis et patrons souverainistes. «J'aime les gens intéressants, peu importe leurs convictions», se défend-il.

«De toute façon, quand t'es un opérateur, tu n'es pas là pour dicter tes idées. La plupart du temps, tu fermes ta gueule et tu fais ta job.»

Ce n'est pas tout le monde qui aime Luc Lavoie. J'en connais une poignée qui ne peuvent pas le voir en peinture, même sans ne l'avoir jamais rencontré. En revanche, d'autres, comme Brian Mulroney, Lucien Bouchard et Pierre Karl Péladeau, l'aiment pour son indéfectible loyauté et lui sont reconnaissants de les avoir sauvés du désastre, sinon d'avoir été l'exécuteur de leurs basses oeuvres.

Reste que Lavoie fait rarement l'unanimité. Il l'a appris à ses dépens l'automne dernier avec une blague déplacée sur «les séparatisses» proférée sur les ondes de LCN.

Dans le livre rédigé par son grand ami Serge Rivest, Lavoie raconte l'affaire ainsi: «Le 3 octobre 2017 au cours de l'émission La joute à l'antenne de LCN, j'ai trébuché... J'ai déclaré - à la blague, bien sûr - que j'aurais aimé pouvoir chasser les séparatistes mais ça a l'air que c'est pas possible. Je conviens que ce n'était pas la blague du siècle et je m'en suis excusé le soir même... Mais il était trop tard... J'ai été interrogé par la SQ, mon site Facebook a été assiégé de milliers de messages haineux et j'ai été la cible de dizaines de menaces de mort.»

Dans le café, avec l'aide de quelques verres de vin qui lui délient la langue, il raconte qu'un soir, en recevant le message d'un type qui connaissait son adresse et qui se disait armé d'une carabine, il a eu peur. «J'ai immédiatement fermé toutes les lumières du condo et je suis allé sur le balcon au cas où il se pointerait. J'ai failli appeler la police puis à un moment, je me suis vu grelottant comme un cave sur le balcon et je suis rentré.»

De cet épisode, Luc Lavoie dit aujourd'hui: «C'était une joke poche qui est mal tombée mais qui a fait monter ma cote de notoriété et qui m'a valu un sketch au Bye bye. Pour le reste, je suis anti-chasse.» 

«Le kick de tuer un animal, je ne le comprends pas. J'ai déjà accompagné un client à Anticosti pour la chasse au chevreuil. Je n'ai pas touché à une carabine de la fin de semaine. Tuer un animal, non merci!»

En première ligne relate énormément d'événements politiques marquants comme Meech, la nuit des longs couteaux, le dernier tour de piste de Pierre Elliott Trudeau, l'arrivée de Brian Mulroney en politique, la démission de Lucien Bouchard, le scandale Airbus. Mais loyauté oblige, pas un mot sur la commission Oliphant où son ami Mulroney a avoué avoir accepté, dans des hôtels à Montréal et à New York, environ 300 000 $ en espèces des mains de l'homme d'affaires allemand Karlheinz Schreiber. On est loyal ou on ne l'est pas...

Lorsque Lucien Bouchard, le grand ami de Brian Mulroney, a trahi ce dernier en démissionnant du gouvernement, Lavoie a tout fait pour le dissuader. En dernière instance, il lui a lancé: «M. Bouchard, [si vous démissionnez], vous allez finir comme une note en bas de page dans l'histoire.»

«Il m'en veut encore de lui avoir dit ça», affirme Lavoie qui, depuis, est devenu l'intermédiaire entre les deux ex-frères de sang. Une note en bas de page de son livre indique d'ailleurs que pour la première fois en plus de 20 ans, les deux se sont revus et parlé récemment. Qui sait si, demain, ils ne répéteront pas l'exploit au lancement du livre de Lavoie, qui pourra à nouveau se vanter d'être encore là où ça comptait.




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